Classé dans : Le blog de Luc Dellisse
17 mai 2009
Le fil d’or d’Henri Van Lier
Commencer un blog par un tombeau : celui d’Henri Van Lier, l’esprit le plus délié qui soit, le plus universel, le plus inventif, sous les apparences d’un philosophe de 87 ans, qui a gardé jusqu’au bout un regard enfantin et savant sur le monde visible. J’ai appris sa mort par hasard, et à travers la fumée de son absence, je le revois, vivant et joyeux, à quelques-uns des moments les plus lumineux de ma vie.
Il est rare qu’un homme soit aussi intéressant qu’un livre – aussi vif, aussi divers, aussi accompli. Il est rare qu’entre l’entretien infini de la lecture avec Marcel, ou Vladimir, ou le gros Beyle, et les circonstances bien réelles d’une conversation avec un être vivant, dans un appartement inconfortable, sur un siège en bois dur, nous éprouvions, à choisir le second terme, autre chose que de la résignation. Il est rare que la vie réelle, sous les apparences d’un homme vif et maître de lui, vous offre quelques-uns des charmes propres à la littérature. Le plaisir de l’échange et de la vitesse est une circonstance si foncièrement textuelle que si nous la rencontrons soudain, dans la vie pratique, nous avons le sentiment de rejoindre, enfin, par une porte grande ouverte, le roman.
Mes rencontres avec Henri Van Lier sont de cet ordre : des moments de vraie vie, les yeux tournés vers l’intérieur, le corps transformé en personnage, inscrit dans un temps parallèle, branché sur la langue, en prise directe, et des raccourcis temporels, et de brusques sauts dans le vide.
L’espace où se déployait sa parole enchantée appartenait au genre merveilleux.
Je pouvais sonner à l’improviste. Il m’accueillait avec une exclamation joyeuse, un peu penché en arrière, avec un geste parallèle des bras pour encadrer mes épaules, sautant de son rêve dans un autre et s’exclamant sur un ton de surprise métaphysique : « Mais qu’il a l’air en forme ! qu’il est pétillant d’intelligence ! et de malice ! », compliments si excessifs que seul son parti-pris de m’évoquer à la troisième personne permettait de les écouter en souriant.
Je l’ai connu dans deux maisons distinctes, où quel que soit le nombre réel de pièces disséminées autour de nous (ces vieilles demeures bruxelloises sont des labyrinthes), tout se ramenait en définitive à une chambre d’étudiant ascétique et inspiré.
Réduite à la dimension d’un théâtre de la pensée, elle comprenait un bureau en bois, un ordinateur de première génération, une étagère chargée de très peu de livres, deux grandes photos morbides de mes hôtes, sorte de memento mori souriant, comme pour faire contrepoids à l’amas des partitions sur un piano droit, Bach et Beethoven en tête, un lit recouvert de coussins qui figurait un canapé du Banquet de Platon, et sur lequel Henri faisait une courte sieste, après son frugal déjeuner. Ce déjeuner, préparé par Micheline, et que j’ai partagé bien des fois, se serait borné à un repas philosophique, une pure idée alimentaire, avec ses olives, ses tomates, son fromage séché, son pain complet, son très bon café, si par amitié pour le goinfre que j’étais, Micheline n’y avait adjoint du vin, des sandwiches au crabe, des fondant aux myrtilles, délices qui suggéraient à Henri des vues ingénieuses et plongeantes sur le génie viticole de la France et sur l’inventivité alimentaire de l’Occident, sans qu’il songe pour sa part à goûter ces mets fastueux.
Je montais avec Micheline jusqu’à son atelier sous les combles ; je circulais dans la couleur et dans l’ardeur comme dans une Grèce mythologique : les têtes de taureau, le sang des arènes, la parole peinte et répandue en mots plus noirs que le noir, déroulaient une fresque éclatée. J’aimais la peinture de Micheline. J’aimais cette inspiration livresque transformée par la main en purs objets visuels et tactiles, en impacts dessinés, dressés devant nous comme les lambeaux d’une affiche sur lequel le monde, un jour, aurait été fixé. J’avançais, je reculais, j’étais pris dans les oscillations d’un réglage rétinien. Je me sentais minuscule et vivant. Nous redescendions.
Henri était réveillé, son écran allumé, quelques albums ouverts étagés, un numéro de La Recherche, des abstracts d’études biologiques en anglais. Ses mains maigres cherchaient l’ancrage – avec lui, la pensée manuelle n’était pas une clause de style, c’était une figure de l’esprit. Il portait son corps enroulé autour de lui comme une couverture, absent au monde mais merveilleusement inscrit dans le vif de l’instant.
La période où je l’ai vu le plus souvent correspond en gros à l’élaboration de l’Anthropogénie. Il donnait à ce terme un sens très différent de sa signification classique (l’étude de la reproduction humaine). Il s’agissait en fait de décrire l’espèce humaine, en se servant, dans tous les domaines, de l’état actuel de ses connaissances, de ses savoirs et de ses techniques : ce projet reposait sur l’interconnexion de trente synthèses, constituant un système général complet. Une telle entreprise avait quelque chose de fascinant, non par sa dimension, mais par sa construction. Elle impliquait un acte de foi : la double unité constituée de l’homme et de l’espèce, et dessinait une esthétique de la transmission. Henri m’avait dit une fois : « Je ne le croyais pas au début, mais il est vraiment possible, à la fin du XXe siècle, d’être au fait de l’état le plus abouti des connaissances, dans tous les domaines de la connaissance. Cela ne suppose même pas tant de travail. Sept ou huit heures quotidiennes, pendant dix ans. Et puis, les mises à jour… »
Sur le fond de cette Anthropogénie, nous n’avons jamais vraiment parlé. Nos discussions, informelles ou ciblées, ont toutes porté sur des cas d’anthropogénie locale, la peinture, le langage et quelques arabesques sociologiques et sexuelles de « l’animal signé ». Je ne veux pas laisser croire que je dominais ces sujets, ni que j’étais un débatteur cohérent. Mais Henri avait l’art de rebondir sur une remarque qu’on lui faisait et qu’il ouvrait aussitôt, comme un fruit, pour en examiner le noyau. Mon obstination à considérer aussi les questions de saveur et de texture devait lui paraître rustique, et une fois que je lui avais dit que pour être écrivain, il fallait lâcher l’approche conceptuelle et accepter d’être un peu bête, j’avais lu dans son regard une entière approbation. Toutefois, sur Sade, sur Virgile, sur la mer, sur la géologie, sur la structuration du corps par la langue, et sur certains autres points fragmentaires, il m’arrivait de trouver des angles qui suscitaient de sa part une réaction positive et nourrie : c’était l’espace où nous pouvions parfois nous croiser – j’y étais moins perdu que dans d’autres cercles de son jardin de la connaissance.
J’étais persuadé qu’il trouvait ses meilleures idées en parlant (il riait bien quand je lui disais que son imaginaire était verbomoteur). Il y avait toujours un moment où il cessait d’évoquer l’avancement de ses recherches pour entrevoir une piste entièrement nouvelle, surgie soudain comme une langue de feu. Il la décrivait, la niait, la célébrait, et saisissait enfin à pleine main ce fil d’or. Il en montrait en pleine lumière l’origine merveilleuse et paradoxale : l’Homo. Son humanisme caché lui faisait désirer parler de nos semblables et de lui-même en termes purement prospectifs. Mais à propos de Beethoven, il m’avait dit, un jour de pluie, tout en m’aidant en enfiler mon imperméable : « Quand je pense que j’appartiens à l’espèce qui a produit les Quatuors ! »
20 mars 2009
Un blog est une vue de l’esprit. Non pas qu’il soit imaginaire. Mais parce qu’il n’est rien d’autre qu’une catégorie du mouvement, un échange de substances qui n’a ni commencement ni fin, un “double héraldique” – pour parler comme Lawrence Durrell – de l’esprit aux aguets.
J’en demande pardon au lecteur éventuel: à partir de … bientôt, je vais essayer de l’associer, non pas à la valeur intrinsèque , mais à la mobilité, de quelques cas de figures – fournies par la mémoire ou actualité.
A bientôt?
Classé dans : Mascarons
Il s’agit ici de rendre visite à quelques Têtes Coupées, de les recevoir à la maison, discuter le coup, faire un tour d’horizon. Le Web ça crée du lien, paraît-il. Tentons, tentons, il en restera bien toujours quelque chose. Un fragment de pierre accroché au mur fera l’affaire. Le passage de la bourrasque dans l’impasse nettoiera l’insulte du temps. C’est une métaphore. C’est pour faire croire que la vraie pluie et le vrai vent influencent vraiment les vrais états d’âme.
Dans la CATEGORIE “Le peuple des tête coupées”, vous pouvez lire l’article de Myriam Gallot sur le bouquin éponyme… C’est ici: http://christiangatard.wordpress.com/category/le-peuple-des-tetes-coupees/
le 13 mai
… retour d’Amsterdam – partout les mêmes, lancinante répétition d’une configuration identique, même époque – toujours fin 19ème début 20ème – musique repétitive ?

19 avril 2009
…me vient à l’esprit que la littérature sur les mascarons n’est pas bien épaisse…
voici quelques titres glânés ça et là. Je suis preneur de toute piste nouvelle…

le 14 avril 2009
L’atlante de Varsovie apprend que la pneumatique était la science des choses de l’esprit.

Le 10 avril
Dans la cour (splendide et discrète) de la tribu de l’Agence Carrément (Corinne et Dominique) ces deux mandegloires (sobres et enrobés) accomplissent leur mission ( apotropaïque et flegmatique)

celui de droite...

celui de gauche...
si on pousse un peu l’analyse on se dit que ces bêtes-là sont un croisement entre musequin (lion) et mandegloire (homme vert ou feuillu) et on se dit donc que c’est très intéressant, assez rare…
Le 5 avril
c’est un autre, figé dans une serrure, c’est un même, pourtant… il est tenu par un lacet qui fait breloque. Un jour je l’attacherai, il fera cloche…

Le 28 mars
Sur un rempart de Bari, l’ange cherche à détourner l’attention sulfureuse provoquée par un pontife décalé

Le 4 mars
Retour de New York, l’hibou du West Side surveille l’Hudson River. On le surprend pas loin de l’atelier de Merce Cunningham. Il sort un peu du cadre habituel, n’étant ni coupé ni occupé. A peine visible, il fallait le chercher. Comme toujours c’est lui qui vous trouve.

le 14 février
Les fontaines et les balcons sont des terrains de jeux pour les mascarons. Ils y apparaîssent furtivement, ils s’y délassent et s’y lassent peut-être. Quatre photographies (Aix en Provence et New-York ci-dessous). Un champ à explorer?


le 13 février
Avant-goût d’arrière-goût new-yorkais. Celui-là je passerai le saluer dimanche prochain.

et eux, lundi…

le 3 février
http://jeandler.blog.lemonde.fr/2008/02/06/mascarons/
Une photo de nos têtes coupées sur un blog. Pétillant. Les commentaires sont nombreux et vivifiants.

25 janvier 2009
L’éléphant est rare sur les façades. Sur son échine repose l’univers. De la symbolique dont il est porteur, l’Occident retient la lourdeur et la maladresse, l’Orient la puissance et la sagesse. Ici dans le zoo, là-bas dans la rizière. Certains soirs j’aimerais qu’il y ait autre chose que de la symbolique en toutes choses. Qu’y-a-t-il au delà du signe et du symbole? Le discours savant sur le monde épuise-t-il le monde? Je veux dire: le vide-t-il de tout le reste? le rend-t- il incapable d’être autre chose qu’une perpétuelle interprétation?

Eléphant, Paris

Eléphant, Copenhague
le 18 janvier 2009
Le vieux surveille sans voir. Tout autour passent les foules. Zeus otiosus, retiré du monde qui grouille sous lui. On ne se sépare pas de ses vieux amis. Quand je longe King Street je suis le seul à lever la tête. Il m’en sait gré. Il ne m’intimide presque plus. Bientôt j’aurai affuté mon vocabulaire. Je saurai le lui dire.

Zeus, toujours, dans King Street au coeur de Covent Garden
le 27 décembre 2008
Zeus, très colère, masque de Rodin devant les Serres du Bois de Boulogne, interpelle le quidam. Plus que quelques semaines pour rendre visite au Musée d’Orsay où quelques murs assignent ses amis à résidence. L’occasion de parler d’eux, de les voir de près sans avoir à trop lever la tête est rare.

17 décembre 2008
Certains mascarons sont dit musequins. Ce sont des lions. Certains lions ont un anneau dans la gueule. Comme celui-ci, à Londres. Cet anneau représente ici deux serpents qui soutiennent une sphère. Cette symbolique me résiste. Ce n’est pas faute de chercher. Le plus souvent l’anneau est neutre, rarement tératomorphe.

15 décembre 2008
L’Hôtel Amigo, à Bruxelles, est une ancienne prison. C’est aussi l’un des plus chics de la ville. Certainement mon préféré. Dans le Hall trois mascarons goguenards. Ames furtives de détenus en maraude? L’Hôtel Amigo est il sur un « Grimlingweg » c’est à dire un chemin emprunté par la Chasse Sauvage, La Mesnie Hellequin, le cortège des revenants qui traversent les nuits en cortèges effrayants au son d’étranges musiques?

Mascaron dans le hall d'entrée de l'Hôtel Amigo, Bruxelles


Avenue de la Bourdonnais Paris 7ème
Je me fais la réflexion que ces deux premières Têtes Coupées ont un regard absent. Pourtant elles surveillent. Sans doute avec un troisième oeil.

Myriam Gallot fait un papier sur Le Peuple des Tetes Coupées. Etonnante Myriam Gallot.
lemeilleurdesmondes.blogs.courrierinternational.com
Le peuple des têtes coupées
Publié le 25 octobre 2008 par Mgallot
Suite à mon article sur Bureau d’études, j’ai eu le bonheur de rencontrer dernièrement Christian Gatard, son auteur, de passage sur Lyon pour l’une de ses études. Christian Gatard voyage énormément, fréquente nombre de personnes d’horizons les plus divers, et pourtant il a cette qualité rare de savoir se montrer disponible et curieux de l’autre, avec simplicité, de vous donner l’impression d’être tout à vous, attentif et bienveillant.
Christian Gatard, esprit vivace et atypique, s’est pris d’une passion aussi insolite que contagieuse pour les mascarons – oui, vous lisez bien, les mascarons avec un “s”, rien à voir donc avec cette délicieuse pâtisserie fourrée très dans l’air du temps – les mascarons, ces figures qui ornent nos façades urbaines, tout aussi délicieuses mais parfaitement ringardes, dont on aurait pu penser un peu hâtivement que plus personne ne les regarde vraiment. Christian Gatard a poussé la passion (je n’ose dire “le vice”!) jusqu’à consacrer un ouvrage entier à ces visages de pierre qui semblent toujours nous contempler de haut, à cet art naïf, mineur et pourtant moins anecdotique qu’on pourrait le penser, parangon du mauvais goût bourgeois: “Le peuple des têtes coupées” (voir sa présentation).
Ils sont Jupiter, Cérès, lion, cheval, et même éléphant, on les trouve sur les immeubles bourgeois du second Empire puis de la IIIème république, à Paris, mais loin d’être une exception culturelle française (Jack Lang nous en garde!), ils pullulent aussi à Londres, à Milan, à Venise, à Prague, à Bruxelles, sur les façades de la même époque. La première guerre mondiale leur fut quasiment fatale, ils agonisèrent pendant les années 20 et 30 jusqu’à la complète extinction.
Inévitablement se pose LA question ontologique fondamentale, une question de nature à vous faire passer quelques nuits d’insomnie: pourquoi les mascarons? Ces figures suspendues sur nos épaules m’ont toujours fait un peu peur, je dois l’avouer…et voici que je découvre avec Christian Gatard que leur fonction originelle (ancestrale) est probablement, justement, “apotropaïque” (elles servent à faire peur aux ennemis, à éloigner le mauvais oeil), comme les têtes coupées aux ennemis suspendues au-dessus des habitations dans les peuplades primitives. Ce n’est pas ce mascaron photographié récemment à Marseille, sur le bâtiment d’une banque, qui démentira l’hypothèse (que cherche à repousser ce mascaron? les démons de la crise financière, peut-être…)
Mais cette première réponse, pour convaincante qu’elle soit, n’était pas de nature à satisfaire Christian Gatard, qui en entrevoit bien d’autres, des plus sophistiquées aux plus fantaisistes et nous convie dans son livre à une bien étrange promenade dans les dédales des villes, mais aussi – et bien plus sûrement – dans ceux de son imagination érudite et sympathiquement farfelue. Car, qui vous dit que les mascarons ne sont pas des agents de circulation des énergies, là pour ralentir l’Histoire? C’est un banquier d’affaire rencontré dans un avion qui inspira cette interprétation inattendue à Christian Gatard: “François F. émettait l’hypothèse que l’Histoire – économique, sociale, culturelle et en l’occurrence financière – venait de connaître une dangereuse accélération et que le monde entrait dans une phase de décélération. Obligatoire, inéluctable, sous peine de déflagration universelle.”
S’il m’est arrivé de me perdre en tentant de suivre les détours de l’esprit de Christian Gatard dans son livre, me voici pleinement convaincue: le rôle des vieux mascarons du capitalisme contre la crise financière ne fait plus de doutes. Esprits rationnels, je vous vois qui souriez, mais on le sait maintenant, rien de plus irrationnel que la finance mondiale.
L’enquête n’est bien évidemment pas close et les mascarons n’ont pas livré tous leurs secrets. Christian Gatard envisage de leur consacrer un blog, occasion de partager ses plus beaux specimens photographiés et ses hypothèses récentes – et peut-être d’initier quelques profanes à l’art clandestin de la chasse au mascaron. (photo ci-contre: Christian Gatard and friend).
