Christian Gatard, études, recherches, curiosités, prospective


michel andré sur luc dellisse – une nouvelle contribution
21 mars 2012, 23 h 15 mi
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Luc Dellisse parle de Ciel Ouvert : réflexions sur une présentation

 

Contrairement à ce que sa modestie affichée le pousse souvent à affirmer, Luc Dellisse est aussi brillant à l’oral qu’à l’écrit. Lorsqu’il s’exprime au sujet de Ciel ouvert, tout devient à la fois plus intelligent, léger, gai et lumineux, et plus grave et profond.

Mieux encore qu’en le lisant, on comprend ce qui fait l’unité de sa poésie et de ses romans, de quelle façon et à quel degré élevé ils jaillissent d’une même source et participent d’une même inspiration.

Tout ce que Luc Dellisse écrit relève d’un fond identique d’émotions intellectualisées et d’idées à forte charge émotionnelle s’exprimant dans un registre qui puise dans l’expérience du bouleversant, du fulgurant, de la foudre, du foudroyant et foudroiement, de l’éclair, du vertige, de la flèche et du trait, bref, comme il le dit lui-même, des délices de la vitesse et de l’émerveillement païen face à des moments d’éternité dans l’instant.

Pour cette raison, ses romans et sa poésie ne sont pas si différents qu’on pourrait le penser. Au fond, dans ses romans, l’histoire sans être accessoire, bien sûr (puisqu’elle commande la forme de ce qui est clairement un récit), ne joue pas comme telle le rôle déterminant. On ne se tromperait pas de beaucoup en  caractérisant ses romans comme l’enchaînement fiévreux, tendu et elliptique de moments poétiques dilatés à l’échelle d’un chapitre, avec dilution concomitante de la charge poétique, jusqu’à la rapprocher de cette forme et de cette qualité particulière de poésie que peut avoir la prose de la langue classique.

Réciproquement, ses poésies sont de petites histoires (avec, comme il se plaît à le souligner, un commencement, un milieu et une fin), concentrées en quelques lignes, avec augmentation correspondante de la densité poétique.

Bien sûr, la logique respective des deux genres continue à commander l’usage de la langue fait dans chaque cas. Dans les romans, les mots visent le monde et sont rivés à leur sens, quand dans la poésie ils sont employés avant tout pour leurs qualités matérielles et leurs connotations,  et fréquemment utilisés de manière à leur donner « un sens qu’ils n’ont pas », pour reprendre la belle formule de Luc Dellisse.

Mais, qu’il s’agisse de poésie ou de roman, c’est clairement à une même vision des choses qu’on a affaire. Lisant ce qu’écrit Luc Dellisse dans ces deux registres, on sent tout de suite qu’on est dans un même monde, un monde qui a la singularité et la cohérence d’une éthique et d’une esthétique, d’une expérience, d’une sensibilité et d’une personnalité.

Michel André




Une très belle chronique de Jan Baetens sur Luc Dellisse
13 mars 2012, 9 h 53 mi
Filed under: Luc Dellisse

c’est sur le site des Impressions Nouvelles

http://www.lesimpressionsnouvelles.com/dellisse-poete-toujours-nouveau/

Dellisse poète : toujours nouveau

13 mars 2012

Dans son livre Eugène Atget ou la mélancolie en photographie (éd. Chambon, 1994), Alain Buisine défend l’idée forte que la photographie, contrairement à d’autres formes artistiques, n’a jamais eu d’histoire : dès sa première image (celle de Nièpce, si l’on suit la vision classique des choses), elle est toute là, et son langage essentiel ne sera plus modifié par tous les photographes qui viennent après.

La poésie, qui, elle, a une histoire, il serait absurde de le nier, semble être aux antipodes de la photographie telle que la pense Buisine. Chaque génération, puis chaque dixième de génération de poètes s’efforce désespérément de trouver du nouveau, d’être absolument moderne, de tuer ses pères. Et pourtant la poésie aussi mérite d’être relue à la lumière des thèses de Buisine. La notion de rythme, d’une part, celle d’image, d’autre part, sont des éléments récurrents, qu’aucune poétique n’a jamais pu défaire. Même dans les formes très radicales de la poésie contemporaine qui rejettent jusqu’à la notion de poésie (comme chez Jean-Marie Gleize et sa post-poésie ou Christophe Hanna et sa pratique des dispositifs), l’horizon fondamental reste celui d’un discours réglé par l’idée de rythme et d’imaginaire.

Et pour qui chercherait des exemples à étayer l’hypothèse de Buisine en poésie, on pourrait recommander le superbe recueil de Luc Dellisse, Ciel ouvert (éd. Le Cormier, 2011). Cette poésie est en effet au-delà de toute question de modèle et d’influence, de dépassement ou de tradition. En l’occurrence, la question de savoir si l’écriture de Dellisse est classique (elle l’est) ou moderne (elle l’est aussi) ou encore la question de la place exacte de cet auteur dans le déroulement historique de la parole poétique, deviennent d’un seul coup futiles. Ciel ouvert est un texte qui va tout de suite au cœur de la poésie, à savoir rythme et image, et qui se détourne radicalement de tout ce qui pourrait le divertir de ce but suprême. Nul jeu par exemple sur la création néologique, à peine un enjambement de temps en temps : la rareté de ce double trait de style, qui prolifère dans la mauvaise poésie, est toujours un indice très sûr de la vraie qualité d’une écriture. Par contre, un sens très sûr de la métaphore, mais aussi de son dosage parfait : les images ne se mangent pas les unes les autres comme dans l’écriture automatique, elles sont souvent très originales sans être bizarres, et leur insertion dans le vers est parfaite. Enfin, une maîtrise exceptionnelle de la longueur des poèmes : Dellisse est capable de s’arrêter au bon moment, sans que le poème donne l’impression d’être arrêté en cours de route pour susciter un facile effet de climax.

Bref, une poésie « pure », par quoi je ne veux pas dire semi-abstraite, hésitant entre son et sens, mais libre de tout souci d’école, de toute tendance, de toute mode. Et donc promise à durer.



Luc Dellisse, poète du printemps du monde
10 mars 2012, 18 h 10 mi
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Dans le cadre du 22ème Printemps des poètes

Luc Dellisse s’’est entouré des écrivains Thierry Horguelin et Benoît Peeters, ses éditeurs, pour évoquer son travail littéraire, à l’’occasion de la parution de son recueil de poèmes, Ciel ouvert (Le Cormier).

La sortie de son nouveau livre de poèmes, Ciel ouvert, et la publication l’année dernière du roman, Les Atlantides, permettent de mieux cerner les espaces imaginaires de l’auteur.

Les poèmes de Ciel Ouvert se présentent comme autant de mouvements de la parole qui collent au mouvement de la vie. Les mots y vibrent  au diapason des corps, le sang bat dans leurs veines. Sans doute parce Luc Dellisse persiste à croire au pouvoir foudroyant de l’’image, à ce pouvoir qu’e l’’image poétique a de nous porter ailleurs et d’’agrandir en nous le sentiment d’exister.

“Je ne sais pas pourquoi je craignais les images du passé, ni pourquoi je n’’en ai plus peur. La merveille est là à présent, dépliée devant moi : la vie. Elle ressemble, par sa cruauté et par sa lumière, aux jeux du cirque. Elle se déchire à toutes les ronces, elle tombe dans tous les pièges. Mais chaque source d’’eau pure, chaque rayon de soleil sur le défaut d’’une vitre, chaque odeur d’’essence ou de feuilles, et la chaleur de la peau, et la glace du vin et la beauté des jambes de mes voisines de voyage, se mêlent à la saveur des choses crues ; et la lenteur des souvenirs, à la vitesse de mon sang.”

Auteur de plusieurs romans (Le Jugement dernier, Les Atlantides…  aux Impressions nouvelles…), de bandes dessinées et d’’essais, Luc Dellisse enseigne le scénario de cinéma à la Sorbonne et à l’’Université libre de Bruxelles. Ciel ouvert est son cinquième livre de poésie.

L’’entretien animé par Pierre Vanderstappen , responsable littéraire du Centre Wallonie Bruxelles, a été ponctué de lectures d’’extraits des livres par des comédiens.

La rencontre a eu lieu le 6 mars à 19h, au Centre Wallonie-Bruxelles, 46, rue Quincampoix | 75004 Paris.



Il faut réinventer les impressions d’enfance – nouvelle contribution de Luc Dellisse à la fabrique du futur
16 janvier 2012, 21 h 14 mi
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La mise à feu de Koenigsmark

Un événement du passé ne subsiste que s’il fait partie de la splendeur du présent.

Son importance ne dépend pas de son authenticité, mais de son choc émotionnel. L’univers imaginaire, les voyages dans le temps de l’esprit, rendent un son plus clair que mainte anecdote de la vie réelle.

Ainsi je ne peux évoquer mes lectures anciennes que si elles m’ont laissé une trace vive, durable et en somme érotique dans l’esprit.

J’habite la Rome du Satiricon, je fréquente les mardis de Mallarmé, j’embrasse les seins de Gilberte ou d’Albertine, avec autant de réalité que dans l’action la plus directe ; et la saveur d’un verre de rhum dans un roman d’Hemingway est aussi forte que celle de mon café matinal. Ma première lecture d’Arsène Lupin se confond avec le grain de sable qui craquait sous la dent, mêlé à la chair de la gaufre que je mangeais au bord de la mer : ces découvertes continuent à rayonner.

A l’inverse, bien des faits vécus n’appartiennent pas au roman de la vie. Mon service militaire, mon second mariage, mon accident d’avion, pourtant rocambolesques, sont depuis longtemps raturés, biffés, rayés.

Car le moteur du souvenir, comme de l’écriture, ce n’est pas ce qu’on sait déjà, mais ce qu’on ne sait pas encore ; et on l’invente à mesure, non pour transcrire les chiffres de sa mémoire, mais pour les créer, et ainsi, les éprouver véritablement pour la première fois.

L’un des premiers romans que j’ai ouverts, de moi-même, sans regard d’adulte par-dessus mon épaule, m’est resté intime jusqu’à aujourd’hui. Je l’ai relu deux ou trois fois au seuil de l’adolescence, et ensuite plus jamais. Mais est toujours là, oublié, nécessaire, profond. C’était Koenigsmark de Pierre Benoît. Sans lui, tout aurait été très différent.

Ce n’est pas un de ces rares livres dont la connaissance vous rend plus riche et plus aigu. Dans ces enchantements de jeunesse, il n’y a pas de sacre. La royauté n’est permise qu’après coup. En somme, on lit peu de chefs d’œuvre à huit ans. On n’est pas équipé pour les opérations sous-marines du génie.

Pierre Benoît était une gloire faiblissante quand j’ai commencé à le lire, environ l’époque de sa mort. Le vaisseau spatial de Star Trek, les labyrinthes temporels de Barjavel et de Poul Anderson, les pyramides magnétiques du Matin des Magiciens, commençaient à nous fabriquer ce futur du présent qui allait se vérifier en juillet 1969, dans les craies blanches de la lune, et qui depuis n’a fait que croître. C’est elle qui nous permet aujourd’hui de circuler dans le moindre village, limousin,  berbère ou bochiman, connecté au silence des autres par les oreilles et par les yeux.

Ce renouvellement des paradigmes de l’aventure commençait à dater furieusement les paquebots, les malle-cabines, les méharis, les comptoirs maritimes, les cercles coloniaux, les diners priés, les femmes en robe longue et les chagrins secrets qui ont peuplé l’œuvre Pierre Benoît jusqu’en 1960 – après, il perd sa femme et mijote dans son deuil. Mais c’est aussi ce qui en faisait le charme, ce monde perdu.

Il arrive parfois que l’ancien monde et le nouveau, comme le feu et la glace, surgissant de deux côtés du réel, se touchent, et c’est l’explosion.

Ma rencontre avec Pierre Benoit fut cette explosion initiale, le roman dont est sorti mon propre roman, c’est-à-dire ma propre vie.

 

Koenismark, où se combinent la beauté des femmes et la magie des bibliothèques, a été pour moi, en moins d’une heure, la seconde naissance que j’attendais. Je me suis retrouvé pourvu, là, à huit ans, comme par dotation magique, de toutes les armes dont j’avais besoin : le goût de l’action et de l’aventure, l’impatience de l’amour, la violence de l’écriture et la certitude que la vraie vie n’est pas ailleurs.

Ma destinée m’est apparue comme un roman à vivre. J’ai pris la décision de le mener jusqu’au bout, et de mourir irradié par le bonheur.

J’avais quelque mérite à pressentir cet avenir heureux, car rien ne ressemblait moins à une promesse ou à une chance que l’endroit du monde où j’étais tombé ; je dois dire que la province flamande, le catholicisme superstitieux et borné, l’ignorance spéculative de mes parents, la singularité gothique de mes sœurs, et les convulsions de la société en train de mourir autour de nous, ne laissaient aucune place à l’espérance et à la charité.

Je me réfugiais dans un fracas de rêve, de violence et de voyages, strictement intérieurs.

Koenismark m’a miraculeusement aidé à sortir de mes ténèbres. Il a été une lampe-torche durant mon commencement – dans cette obscurité poussiéreuse où je baignais. La batterie est usée depuis longtemps : mais le pinceau de lumière continue à frapper et à ouvrir la nuit devant moi.

Bien plus que les grands événements et les grandes rencontres, il m’a fait.

Le contexte historique m’était assez étranger, dans ce tombeau d’ignorance où je vivais en famille, dans la plus parfaite incompréhension du monde et de ses mystères. Tout au plus, mon père, ancien prisonnier de guerre, frère d’un frère fusillé, fils d’une famille ruinée, nous avait élevé dans l’horreur de l’Allemagne : atavisme bénin et d’autant plus absurde aux yeux de ses enfants que le venin de l’Allemagne – ressort implicite du premier livre de Pierre Benoît – avait perdu l’essentiel de son acuité.

Toutefois il y avait quelque chose que je comprenais sans décryptage, lors de ma lecture enfantine de ce roman à la fois naïf et profond, tout pénétré de péril et de péché : un pétillement d’impatience déguisé en sagesse, une saveur de nuit blanche, une bouffée de parfum entre deux portes, qui me faisaient éprouver par anticipation ce qui plus tard deviendrait mon moteur personnel : la passion.

Cette passion, dans Koenigsmark, est celle qu’éprouve d’entrée de jeu Raoul Vignerte, un jeune professeur français qui débarque dans le palais grand-ducal  d’une petite principauté allemande. Il est fasciné par la femme du grand-duc: Aurore de Lautenbourg-Detmold, une splendide créature à pommettes slaves et esprit romanesque. Ses sentiments sont interdits, mais partagés.

Au moment où tout semble en place pour une résolution triomphante, l’histoire rattrape le héros, la guerre éclate entre la France et l’Allemagne, et à la fin, comme d’habitude, « il n’y a que la mort qui gagne ».  Mais je n’attachais pas une grande importance à ce contre-point historique. Mourir à la guerre ne faisait pas partie de mes priorités.

J’enviais le sort heureux d’élu invisible que Raoul occupait dans l’espace géométrique du château de fiction.  Non comme amant, mais comme être libre.

Je ne souhaitais pas, même par procuration, tenir Aurore dans mes bras. Mais boucler mes bagages, enfiler une veste de pluie, me glisser dans les rues qui conduisent au large, commencer à vivre autrement que dans l’imaginaire, appareiller.

J’ai voyagé beaucoup, en effet, dans l’espace virtuel trois continents. J’ai été d’une mobilité infernale. Mettre la main sur moi n’était pas à la portée de n’importe qui : il aurait fallu être au moins Interpol ou une femme déçue. Je n’intéressais pas Interpol.

J’ai été aussi, quelquefois, un amant de l’ombre. Si je retrouvais la nuit une amazone qui préférait ne pas trop m’exhiber au grand jour, j’étais préparé de longue main à ma double vie : maître du monde dans les rouages de l’écriture ; et n’importe qui, vivant caché, dans ma folle vie privée. Chaque voyage ou chaque chambre d’hôtel me renvoyait à un roman perpétuel. A tous les coups, j’étais mu par le sang souverain de cette histoire ancienne, et je courais masqué aux rendez-vous secrets que me donnaient la resplendissante Aurore : géant rapide qui avait pris le trot du mince, fluet, mélancolique et passionné Raoul Vignerte – mon nom caché, en quelque sorte. Koenigsmark a été mon filigrane

Les voies impénétrables de la fiction y prennent la forme magnétique de la femme fatale; non que certaines femmes soient plus maléfiques que d’autres, mais parce que le destin, chaque fois qu’il a besoin de nous, ne choisit pour éclaireur, ni un homme, ni une circonstance historique, mais une femme, et de ces rencontres dont nous pensons mourir, nous sortons transfigurés.

J’ai donc racheté par internet, le livre de Benoît, dans l’édition où je l’avais découvert. Et les libraires en ligne étant plus soigneux que je n’ai jamais été avec les objets de pure consommation, j’avais la jouissance de tenir entre mes mains, à l’état neuf, un livre de poche que je n’avais connu qu’en lambeaux.

Autant dire que l’histoire dont je me souvenais était doublée par une histoire réelle assez différente. Je ne gardais aucun souvenir du mariage d’Aurore avec son beau-frère, de la décharge de chevrotines en plein visage de Mélusine, amante et traitresse, ni du duel au browning entre les deux soupirants d’Aurore.

A première vue, c’est une œuvre lisse, contenue entre les bordures d’un imaginaire ratissé, et sans grandes perspectives. Mais elle révèle, quand on la déplie, des dimensions inattendues : le sexe, l’orgueil, la folie, la soumission héroïque au destin.

Une phrase faussement innocente : «  Ils étaient quatre, dont une femme, rose et jolie sous les fourrures réapparues », peut préparer l’explosion d’une vie tout entière – il est vrai que la fourrure est un signe de danger, et qu’aventuriers du XXIe siècle, nous avons entendu parler de Sacher-Masoch. Le sûr est que la passion est la conséquence nécessaire des rencontres fortuites et des visages innocents. Par des chemins circulaires, elle nous ramène au cœur de nous-mêmes – et la noirceur des choses ne nous quittera plus jamais.

Voulant ranimer, après si longtemps, l’intensité de ma première découverte, et la force syncrétique de mes impressions d’alors – je retrouve le glissement de mon corps dans les étroites failles de réel que la vie étriquée de mes parents et la tristesse profonde qui nous enserrait, laissaient subsister. Je m’écorchais à chaque mouvement, je laissais la peau de mon âme derrière moi en progressant ; mais chaque centimètre gagné me rapprochait de la lumière.

Les émotions qu’on accumule dans les prisons de l’enfance, en attendant d’être élargi par l’âge adulte, n’ont aucune valeur en soi ; elles n’existent que comme pièces de musée : la plupart seront sacrifiées pour nourrir le feu de notre liberté. Elles servent d’abord à créer des schémas mentaux, invisibles et secrets (mais non pas inconscients) dont dépend très exactement notre capacité d’être heureux.

  Luc Dellisse

  Janvier 2012



En attendant la poésie
6 novembre 2011, 7 h 27 mi
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La poésie n’occupe aucune place, même cachée, même mineure, dans la société actuelle. Aucune. Le texte, l’écriture, gouvernent toujours le monde, mais à condition qu’ils informent, qu’ils communiquent – et qu’ils substituent les mots aux faits.

La poésie est le pari inverse, très exactement.

Le domaine de la poésie, c’est la vision pure, exacte, resserrée, de ce que le monde présente de plus sensible et de plus visible. Une évocation du réel, du vécu, non pas déroulée comme un film qui suit une trame précise et univoque, mais multipliée à l’infini, en autant de facettes qu’il y a d’instants stockés dans notre mémoire imaginaire.

Même chez quelques personnes qui disent la fréquenter, la notion de poésie est extrêmement floue et ne se distingue en rien de la chanson ou de l’opérette. Le contraire serait une surprise. Notre époque enseignant dans les écoles, sans doute pour brouiller les cartes, ou pour hâter la disparition du bonheur, que les fables de Jacques Prévert ou les blagues de Georges Brassens (ces deux inventeurs de l’anarcho-poujadisme) sont de la poésie, les raisons pour lesquelles ce n’en est pas restent parfaitement ignorées.

La poésie est absente de notre esprit et de notre vie. Il est intéressant d’imaginer qu’elle reviendra un jour – par exemple dans vingt ans. Que l’expérience précise, acérée et cruelle de l’imaginaire poétique retrouvera sa place dans la création du monde.

Il ne suffit pas d’attendre ce retour imprévisible, et sans doute improbable. Il faut s’y appliquer de toutes ses forces, avec les moyens du bord.

Ces moyens sont difficilement isolables en laboratoire. Ils supposent le courage des émotions, la curiosité des nœuds de la  langue, et la connaissance de quelques moments secrets, mais éclatants, de la poésie perdue : ici et ailleurs, jadis et maintenant.

Quelquefois, en marge des poèmes que j’écris et que je publie, quand le malheur du temps du temps s’y prête, j’essaie autre chose que la modernité apparente.

La semaine dernière, j’ai senti le mécanisme du vers régulier se mettre en place, moi qui ne l’ai jamais, en tout cas depuis la fin de l’adolescence, pratiqué ; éprouvé l’envie, dans un espace à part, n’appartenant plus à des espèces connues, d’écrire un vrai poème d’aujourd’hui selon une prosodie classique.

Et la curieuse petite machine lyrique s’est mise en route.

Ecrire en alexandrins, respecter des formes fixes, faire ricocher sans fracas inutile des rimes ni trop fortes, ni trop molles, ne présente que des difficultés insignifiantes, que le travail, la reprise, l’instinct, arrivent toujours à réduire.  Mais obtenir un effet direct, avec les ressorts d’une langue fluide, sans inversions, sans tournures archaïques, sans nymphes, sans pieds purs, sans « « ô vocatifs, et sans névrose incantatoire, pour relancer la machine de course du vers, est peut-être un peu plus acrobatique.

Voici donc deux des six sonnets réguliers écrits la semaine dernière : ils sont de la même inspiration que mes poèmes récents – désir, passion, déchirure, éblouissement, chagrin - et les petites prouesses faciles de l’alexandrin, de la rime, des longues et des brèves, des alternances masculines-féminines, des hémistiches ou du rythme ternaire, et du piège rentré des tercets, n’existent ici que pour produire un instant d’échos, avant de fondre dans le réel.

J’ai pensé que peut-être, cette expérience prosodique et lyrique avait un sens. Elle en a si elle peut s’entendre avec nos émotions et non avec notre culture, et  si l’inspiration n’est pas tuée par la forme classique.

L’expérience est en cours. La poésie, comme un nageur sous la glace, cherche le point de résistance le plus faible, pour éclater au grand jour.

Non mais mourir

L’‘orage renversé. Le ciel au fond du ventre

Le poids de la panique et la nuit sans couleur

Le tamtam sourd du temps étouffant la splendeur

Je sors de toi. Tu vis. Tu vois le jour. Tu entres

Les vagues de la nuit s’’en vont vers l’’invisible

Je plonge dans le corps ondulé de la mer

Aveugle, rayonnant et les yeux grands ouverts

Ta beauté dessinait le seul rêve possible

 

Je ne regrette pas ce grand amour en poudre

Non mais mourir qui viendra vite, et cette foudre

De bonheur dissipant les neiges du sommeil

Je n’’aurai plus tes yeux de fleurs et de voyance

Je n’’aurai plus ta main pour rester immortel

Je n’’aurai pas les derniers mots de ton silence.


D’autres que toi

D’autres que toi avaient des yeux pleins de lumière

Les seins durs écrasés par la guerre et la paix

Les longs regards par où coulait un sang épais

Les larmes, la surprise et la passion première

Le corps griffé partout qui était jouissance

Et le sang des baisers et leur saveur de miel

Et les ongles des mains qui reflétaient le ciel

Par toi seule j’allais au bout de la souffrance

Les huit membres cloués au mur comme des dieux

Nous étions ravagés par les éclats du feu

Dans ton sillage un jour durait la vie entière

Et  ton royaume avait la splendeur de la pierre

Jusqu’’au dernier sursaut du plaisir refluant

Lorsque la nuit passait ses pouvoirs au néant

Luc Dellisse



L’argent est un tueur à nos trousses
22 juin 2011, 16 h 27 mi
Filed under: Luc Dellisse
L’argent est un tueur à nos trousses
(une livraison de Luc Dellisse à propos d’Insolvables)
 
On peut constater tous les jours que l’argent est un apartheid : tout est fait pour que nous voyions bien en face à quoi sert l’argent, et en même temps, tout conspire à rendre probable, et utile au système en place, que nous en ayons fort peu. En sorte que nous regardons la vie à travers les barreaux qui nous empêchent d’y accéder. On peut remarquer aussi que la meilleure et la plus simple façon de gagner de l’argent n’est pas de travailler, mais d’avoir déjà de l’argent et de le faire travailler à sa place. On peut surtout noter que l’argent est une culture, qui fournit les moyens de se servir de l’argent, et donc de se servir du monde – la pauvreté devenant du même coup un manque d’usage du monde : on n’agit plus, on consomme, notre décor est fait de produits de base, le monde n’est plus une planète bleue, belle et mortelle, mais une succursale d’Aldi ou d’Easy jet.
Dans tout ces cas de figure, on ne se situe jamais en dehors de l’argent. Et le manque d’argent est moins une pauvreté comptable ou une gêne matérielle qu’une caractérisation : on est pauvre comme on est vieux ou comme on est gros – d’ailleurs pour les mêmes raisons. Cela n’empêche pas de vivre, ça empêche d’exister.
Mais il existe d’autres cas, plus souterrains : vous êtes sortis du jeu, vous n’avez plus de revenus, plus de crédit, plus de cash, plus de ressources. Ni de carte de banque, compte en banque, CEL, PEL, RIB, IBAN, tirelire, menue monnaie.  Fini, tout cela. Le monde s’apprête à vous lourder. Vous n’êtes plus quelqu’un qui a trop peu d’argent, vous êtes quelqu’un que l’argent a quitté pour toujours. 
Même la pauvreté vous devient inaccessible. Le sang du monde n’irrigue plus vos veines. Vous êtes un zombie, un fantôme exsangue.
Etes-vous mort pour autant ? Oui et non. Vous avez changé de monde. Vous êtes dans un autre continuum que vos anciens congénères. Vous n’avez rien.
Vos congénères, du reste, ne vous comprennent plus. Ils sont dans leur propre spirale. Ils ont des crédits, des projets de voyage, des loyers trop lourds, des budgets médicaux, des dettes. Ils sont « vivants ». Auprès d’eux, ce qui frappe, ce n’est pas votre dénuement, c’est votre légèreté.
Insolvables vient de paraître en libraire (Flammarion, mai 2011). Il raconte la vie sans argent, les portes refermées, l’effacement des jours anciens, l’exil de soi, précédant l’exil de sa terre natale. Il ne raconte pas l’inconvénient d’être pauvre mais la revanche de l’argent sur la pauvreté.
Il décrit sans métaphores excessives le jeu de rôle auquel nous nous prêtons tous assez bien et qui conduit à notre aliénation morale, sans aucun avantage pratique, sans raison même égoïste ou aveugle, puisque jouer le jeu signifie d’avoir en mains, à chaque donne, les cartes perdantes.
Ce livre n’est pas un pamphlet mais un manifeste. Car le monde de l’endettement croisé n’y est pas présenté comme un complot, mais comme une machine folle, où les bénéficiaires masqués ne sont même pas les maîtres du jeu. Ils en profitent, mais ils ne contrôlent rien. C’est une imbrication de profits et de pertes, les pertes finançant les profits, ce qui a pour effet que l’endettement, et non l’accumulation, devient la vérité du capital, convergeant à toute vitesse vers quelques chaises vides : les « maîtres » sont au Styx.
Le monde d’Insolvables est le monde de Matrix. L’univers est organisé pour nous faire croire au bonheur, alors que nous sommes rivés dans notre cellule, les pieds dans la boue et vivant la seule vie rêvée que nous procurent les électrodes connectés à notre cerveau. L’argent est virtuel, l’amour est virtuel, la vie est virtuelle. Le pouvoir consiste à se connecter à une vie imaginaire plus riche et plus valorisante que celle du peuple des solvables aliénés.
Il y a dans ce petit essai un roman implicite. Celui du secret dévoilé, de la bouteille à la mer,  du témoin rescapé et réfugié au bout du monde. Celui de la traque et de la cachette, du fuyard et des chiens de garde, chargés du nettoyage à sec et lancés à ses trousses.
J’ignore s’il y a réellement un personnage d’insolvable derrière ce récit, un homme déjà âgé, « sexagénaire », sur les rives du Mékong, fatigué, malade, dénué de toute ressource, dormant sous un toit en tôle ondulé, et qui a écrit ces 57 pages brûlantes parce qu’il ne pouvait plus se taire, parce que les mots retenus sont de la lave en fusion. Le livre est peut-être le subterfuge d’un économiste alerte, doté à la fois du sens de l’humour et du sens de la pédagogie, une sorte d’oncle Bernard ou d’oncle Jérémie du système, appelant à la raison, juché sur son promontoire qui surplombe la mer de l’argent.
Mais à l’évidence, c’est le texte d’un écrivain, maître de son art, revenu des illusions de jouissance et de possession, qui n’a d’autre richesse que ses idées et sa syntaxe, qui a fait la paix en lui, qui n’a plus aucune raison de nous mentir, et qui nous parle comme personne ne le fait, pour nous redonner confiance et liberté, lui, Robinson, seul là-bas, sur une île de l’esprit.   .
 
Luc Dellisse
 
 


Culte solaire
11 mai 2011, 6 h 01 mi
Filed under: Luc Dellisse

 

Revoilà l’été, un peu avant le terme. La chaleur est là, déjà bien installée.  Une fois de plus, il va falloir jouer à qui perd gagne avec le soleil. Une fois de plus, je vais retrouver le sourire radieux des gens dans la rue, et les longues jambes des femmes à nouveau visibles, et la langueur des apéritifs aux terrasses des cafés. Une fois de plus, je vais chercher à m’enchanter de ces fêtes minuscules, sans y parvenir tout à fait.

            Il fait chaud : je suis mal.

            Pour l’essentiel, la splendeur estivale me tue. Je dois m’arranger avec un corps souffrant, une tête douloureuse, un estomac noué. Entre mai et septembre, ma capacité de bonheur est plombée, mon esprit tourne au ralenti, mon appétit de vie réduit presque à rien.

            La souffrance causée par l’été est une expérience incommunicable. Plus incommunicable qu’une révélation mystique ou que la télépathie des insectes.

            Il m’arrive parfois de décrire le pur bonheur que me donnent la rigueur de l’hiver, le miroir de la glace, les promenades emmitouflées, les soirées sans commencement ni fin. Les visages se ferment, l’indignation paraît. Je serais un ogre décrivant la saveur de jeunes enfants rôtis en broche que je n’obtiendrais pas un recul plus marqué.

            Quelque chose se déclenche, chez la plupart des gens, quelque chose de l’ordre de la religion des premiers âges, de la joie de quitter l’humidité et la pénombre de sa caverne, quand ça revient. Ca :  le soleil qui s’installe au zénith, l’air radioactif, les heures longues et de plus en plus chaudes, l’odeur de feuilles chauffées, d’asphalte fondu, d’herbe détruite, de marbre mordu par le ciel.

            J’essaie de ne pas en vouloir à mes congénères de jouir de ce qui me tue.

            J’y arrive par moments.

            Je connais encore, au sortir de la touffeur de l’ombre, l’émoi de courir pieds nus sur le gravier du jardin, quand le téléphone sonne, et que le corps se sent durcir en appuyant contre l’air chaud.

            L’enfance est là, rayonnante, immortelle.

            J’étais à un enterrement la semaine dernière. Il faisait déjà torride. Des enfants, le cou nimbé de lumière brûlante, couraient jambes nues entre les tombes, et déplaçaient des blocs d’air en fusion, et ils riaient. C’était bien.

            La mort est la vie des autres, m’a-t-il paru en voyant ces enfants dorés par le feu se déplacer en zigzag, dans les rayonnages du cimetière.

            Il y a en moi un autre corps que le mien, un corps érotique extérieur, qui aime aussi le soleil  à cause du souvenir, et qui capte le désir dans les vibrations de la pierre, de l’air, de l’ambre solaire. Il coexiste mon être intime, qui n’aime au fond qu’un certain froid lucide, et qui, s’il s’image le paradis terrestre, se le représente sous les espèces d’un fjord scandinave. Mon paganisme romain est un sauna au milieu de neiges idéales.

Luc Dellisse



Le Japon et la fin du monde
26 avril 2011, 7 h 10 mi
Filed under: Luc Dellisse

Le Japon et la fin du monde

 

On sait désormais à quoi ressemblera la fin du monde. Elle ressemblera à ce qui se passe sous nos yeux au Japon.

Le monde n’est pas en péril de finir tout de suite. Le processus d’effacement n’est pas encore engagé. Mais la catastrophe du Japon nous propose une maquette, une simulation à grande échelle, de ce qui sera un jour, véritablement, la fin.

Vagues géantes surgies d’une mer calme, navires arrachés, plages pilonnées, territoires engloutis, voitures, maisons et routes balayées d’un revers,  électricité coupée, eau potable disparue, aéroports hors service, amas de ferrailles sans fin, nombre de morts qui augmente en exponentielle, les centaines devenant milliers, dizaines de milliers.

Et les centrales d’énergie frappées au cœur. Certaines qui s’ouvrent en deux comme des fruits, d’autres qui cèdent, écrasées par leur propre force. Elles libèrent autour d’elles un rayonnement empoisonné, transformant les espaces de vie en zone interdites.

En regardant les images du Japon, et le courage magnifique de ce peuple blessé comme aucun peuple ne l’a été en dehors de la guerre, et son aveuglement à construire des usines atomiques sur des zones sismiques, on distingue mieux la beauté et le perte de cette aventure qui laisse entrevoir, par ondes concentriques, ses limites, à présent dessinées.

Tout, un jour, ressemblera à ce ravage, mais à l’échelle du monde entier.

La fin du monde ne viendra pas en un jour. Ce ne sera pas un événement unique, une déflagration instantanée et universelle : ce sera une accumulation. Ce ne sera pas un coup ou deux ou trois, il y en aura cent, puis mille, sur un rythme toujours plus rapide, dans une série de frappes échelonnées tombant sur les quatre coins du monde à la fois.

Nous serons détruits par des forces fractionnées.

Il y aura une série d’attaques, graves et d’une gravité croissante. Elles désorganiseront les activités, couperont l’alimentation des machines, puis l’alimentation des humains, et feront un choix toujours plus radical dans les espèces survivantes.

Il y aura un effet de chaîne, un système multiplicateur, les secousses sismiques deviendront spirales, les ruines provoqueront le désordre et le désordre la pénurie et la pénurie la violence et la violence la perte de contrôle, entraînant la régression de l’ordre humain, qui perdra sa raison et son sens.

L’acheminement des secours, puis l’organisation des services et des soins, puis la vie en société, même les liens de solidarité et de famille, deviendront largement impossibles, L’épidémie et les pillages remplaceront l’organisation du travail et des loisirs. Des territoires seront sacrifiés à d’autres, des populations entières déplacées. Les maladies qui ne seront pas soignables sur le vif, les traitements lents et subtils, disparaîtront de la carte des hôpitaux. La production de médicaments deviendra aléatoire, et entièrement vouée à quelques problèmes vitaux. La mort et la souffrance cesseront d’être traitées de façon individuelle, et n’appartiendront plus qu’au domaine statistique. Les enterrements aussi seront collectifs. Une partie de l’essence disponible servira au réservoir des bulldozers.

L’apartheid sera rétabli sur tous les territoires encore émergés. Le mensonge d’Etat deviendra la forme principale de communication. Pour éviter les paniques et les émeutes, on dissimulera à certains pays qu’ils vont disparaître avant d’autres, que leur tour est venu.

La politique de la terre brûlée deviendra la seule politique ; l’égoïsme, la seule vision.

Les élites seront à la fête : il leur servira enfin à quelque chose d’être les élites, c’est-à-dire les sphères réellement possédantes. Elles auront un accès prioritaire à l’électricité, à la chaleur, à l’eau, et même au bonheur – quand ces biens de première nécessité seront placés hors d’atteinte du plus grand nombre des survivants.

La fièvre gagnera les cœurs. Le sexe prendra une importance démesurée. L’envie de jouir avant de disparaître l’emportera sur la tentative de sauver quelque chose de l’esprit.

Cela procèdera par fragments, par murs qu’on démonte bloc par bloc. Ce sera un puzzle à l’envers.

La vie humaine était une fable, un rêve de machines. Il suffit de se réveiller un instant. On voit l’horreur se mettre en place, sous ses yeux.

On voit scintiller, à perte de vue, là où la mer ne viendra plus, les terrains vagues d’une planète morte.



Une liberté
6 mars 2011, 19 h 00 mi
Filed under: Actualité et nouveautés, Luc Dellisse

Le billet de Luc Dellisse

 Crédit photo: Studio cuicui, Paris

 

La meilleure idée que j’ai eue dans ma vie, qui m’est venue très tard, est qu’on est libre – en tout cas beaucoup plus libre qu’on ne prétend. D’autres époques ont cru à la liberté ; la nôtre admet comme évidentes la prédétermination et l’aliénation. Un petit retour à la liberté n’est pas excessif. Je ne parle pas de liberté métaphysique – on ne peut pas changer de nature ni de corps, ni faire que Dieu existe, ni naître, hélas, à une haute époque.  Mais on est libre de changer d’existence et d’idées.

Pas toute son existence ni toutes ses idées – ce qui reviendrait évidemment à devenir quelqu’un d’autre – mais pour ce qui concerne son idéologie, son habitat, son type d’activité, son pays, son rapport à l’argent et au sexe, son caractère, son inscription dans la société, rien n’est fermé. Au contraire. Il suffit d’avoir l’idée d’essayer autre chose pour découvrir que les murs reculent au fur et à mesure qu’on avance.

Je crois avoir tiré quelque parti de cette découverte fabuleuse.

A la fin du XXe siècle, j’étais consultant et prosateur, libertin et prodigue, Européen et citadin. En trois ans je devenu enseignant et poète, raisonnable et rêveur, Français et campagnard. Je me doute bien qu’on lira cette déclaration avec une certaine incrédulité. J’assure à mon lecteur que le saut quantitatif de ces changements de cap a été radical et conscient. 

            La vérité est que ces métamorphoses faisaient partie de mon caractère et de mes ressorts, que je ne suis devenu que ce qui, en moi, existait potentiellement. Sauf que les conditions de vie ordinaire ont tendance à vous simplifier, à vous faire tourner le dos à ce que vous auriez pu faire ou être mais qui ne s’est pas présenté d’emblée. Sauf qu’à partir d’un certain âge, vous êtes rivés à la spécialisation involontaire que vous a donné le hasard. Convertir son être est autrement complexe que se reconvertir professionnellement.

Après coup, je me suis rendu compte que je n’avais pas procédé par simple mouvement du caprice ou de la volonté, mais en fonction de petits plans précis, étalés sur trois années, et qui n’étaient rien d’autre que des scénarios. J’en avais établi le point de départ, l’éthique, le mode opératoire et les résultats prévisibles. Commençant par fermer des portes avant d’en ouvrir d’autres, refusant ce qui avait fait la matière courante de ma vie pour me condamner à d’autres issues : le dos au mur, on agit avec plus de détermination.

            Plus tard, quand on a redéfini quelques-uns des courants forts de sa vie, on doute de n’avoir pas rêvé ces scénarios du réel. On en vient à se dire que ces quelques évolutions locales sont sans doute le fruit d’un désir vague, et qu’elles ont été obtenues par essai et par erreur. Mais j’ai retrouvé la semaine dernière un cahier de projets de l’année 1997 et le feuilletant, j’ai été foudroyé : j’avais prévu, planifié et décrit ce qui s’est réalisé quelques années plus tard. Sur le plan de mon caractère seulement, je ne peux pas juger si la transformation est réelle ou illusoire. Ai-je raison de croire que je suis devenu plus simple et plus hardi ?

« Nous devons aller à la vérité de toute notre âme » (Platon) est une phrase que je n’ai jamais prononcée sans émotion, car elle indique que l’aimant de notre boussole, c’est l’intensité du désir.

 

 et maintenant glissez vous dans ses chroniques  sur http://www.lesimpressionsnouvelles.com/category/50/53/ ( gardez la date: le 8 avril!!! C’est la date de lancement de son dernier roman. Les Atlantides. Aux Impressions Nouvelles. Bientôt des précisions sur le lieu et l’heure)

 



Notre Dame
12 janvier 2011, 18 h 09 mi
Filed under: Luc Dellisse

Vous êtes sur le blog de Luc Dellisse et vous allez lire Notre-Dame, sa toute dernière contribution.

 Juste après glissez vous dans ses chroniques  sur http://www.lesimpressionsnouvelles.com/category/50/53/ (gardez la date: le 8 avril!!! C’est la date de lancement de son dernier roman. Les Atlantides. Aux Impressions Nouvelles.)

mais tout de suite, régalez-vous… 

 

Notre Dame

Ainsi, les contes de fées existent, et il y avait une fois une exilée issue d’un lointain pays de l’Est qui vivait à côté de Paris et qui avait peur de passer à côté de la vie. Elle avait été une très jeune épouse et une très jeune voyageuse, elle avait été aimée et trahie et perdue trois fois, elle avait été femme d’affaires et receleuse de bijoux volés et rock star locale, et bien d’autres choses encore, elle avait vécu à Vilnius et à Katmandou. Elle aimait les voyages, les rencontres et les récits mystiques. Elle écrivait des poèmes en russe et des chansons en anglais. Elle croyait au bouddhisme tantrique et à la réincarnation. Elle pensait que si elle ratait cette vie-ci, elle perdrait dans l’invisible d’autres parties, dans d’autres jeux.

 Il n’y avait aucune folie en elle. Elle abordait chaque journée avec courage et avec peur. Comme elle était jeune et belle, elle avait beaucoup d’amis. La plupart de ses amis connaissaient d’elle surtout son rire, et l’appelaient la nuit pour lui confier leurs tourments. Elle leur répondait à mi-voix, dans le sas du téléphone, pour ne pas réveiller son petit garçon qui dormait. Elle donnait sans compter, en puisant dans son âme, et le matin elle était fatiguée. Elle se faisait du thé, elle allumait une cigarette, elle conduisait son fils à l’école, puis elle ouvrait un dictionnaire franco-russe, son écran de poche, et elle écrivait une lettre de candidature. Elle aimait la poésie et le cinéma, elle avait décidé de reprendre des études, si elle pouvait.

 Elle connaissait mal Paris, qui était pour elle un grand couloir gris-bleu avec quelques repères, quelques oasis, où on s’assied aux terrasses devant une tasse de café vide et un cendrier plein. Une de ces oasis était la cathédrale, Notre-Dame de Paris. Elle y était entrée un jour, comme tant de touristes et d’amoureux, dans cette coquille vide où flottait encore la Présence. Elle avait marché en tournant, suivant dans le sens des aiguilles la nef latérale, un des chemins de ronde de l’esprit. Elle avait fait ce chemin plusieurs fois, tantôt regardant, et tantôt songeant, et tantôt regardant en songeant. Elle s’était arrêtée devant une Vierge blanche, une statue de jeune femme serrant son enfant de pierre, elle avait lu les mots naïfs qui disaient que cette Vierge veillait sur les voyageurs et les étudiants. Des rangées de pointes noires, entre les deux femmes, attendaient les prières et les bougies. Un tronc en fer forgé attendait les offrandes. La voyageuse, l’étudiante, hésitait et songeait.

 Elle comprenait très bien le système des offrandes et des bougies, elle le trouvait logique. Elle n’avait aucun préjugé pour ou contre les religions révélées. Elle cherchait les recettes qui fonctionnent et non les illusions rassurantes. Elle savait exactement ce qu’elle possédait et ce qui lui manquait. Elle possédait la foi et l’espérance. Il lui manquait une clé pour entrer dans la vie. Et il lui manquait l’amour.

 Elle avait si souvent aimé et été aimée qu’elle pensait parfois que l’amour en était au même stade de vérité que la poésie. Quelque chose qui a existé, dont on trouve la trace encore éblouissante dans les livres, mais qui n’arrive plus de nos jours. Les mots chantent encore mais ils ne disent plus le secret du monde. Les cœurs battent encore, les voix tremblent encore, les yeux brillent, les corps jouissent, mais quand on se réveille après une nuit d’amour, on voit le vide sur l’oreille; la nuit blanche se mêle au jour noir.

C’était une femme qui n’avait renoncé à rien et n’avait pas peur de demander ce qui lui manquait. Elle n’avait aucune dette. Elle rendait toujours ce qu’elle avait reçu. Elle s’est demandé ce qu’elle glisserait dans le tronc des offrandes, mais elle connaissait déjà la réponse. Il y avait dans son sac un petit bracelet d’argent, un cadeau de son père, sans grande valeur marchande. Elle y tenait et elle n’y tenait pas. Elle n’y tenait pas, ne le trouvait pas vraiment joli, n’avait pas envie de le porter. Mais elle y tenait, ne l’avait jamais perdu, au fil des voyages, ne l’avait jamais vendu, et l’emportait toujours avec elle dans son sac. Elle a fouillé son sac, a senti la petite chaîne du bracelet d’argent sous ses doigts, elle l’a pris et l’a glissé dans la fente du tronc noir.

 Il ne fallait pas oublier de faire un vœu. Elle avait deux vœux à faire mais elle n’avait qu’un bracelet d’argent à dédier à la Vierge et donc elle a pensé en une seule phrase les deux choses, faites que je réussisse mon concours d’entrée à l’école et faites que je reçoive l’amour.

Cette histoire se passe de nos jours et il faut la prendre avec les précautions d’usage. Il n’y a pas de Vierge et pas d’offrande et pas de miracles. Il n’y a que des statues peintes et de l’argent glissé dans un tronc et qui sert aux frais de chauffage des églises et au salaire de prêtres. C’est pourquoi il n’est pas sûr que nous puissions connaître vraiment la fin de l’histoire. Toute étudiante qui passe un concours d’entrée est susceptible de le réussir. Toute femme un peu vivante, et belle, peut rencontrer un homme qui la choisit et qui l’aime plus que tout. Les miracles ne nous aident pas à comprendre et donc ne servent à rien. Au sens le plus fort, il n’y a jamais de miracles. Mais d’un point de vue romanesque, on peut noter que l’offrande a été acceptée.

Luc Dellisse, janvier 2011




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