le blog de Luc Dellisse
16 mai 2009, 9 h 51 mi
Filed under: Luc Dellisse

 

17 mai 2009

Le fil d’or d’Henri Van Lier

 

 

Commencer un blog par un tombeau : celui d’Henri Van Lier, l’esprit le plus délié qui soit, le plus universel, le plus inventif, sous les apparences d’un philosophe de 87 ans, qui a gardé jusqu’au bout un regard enfantin et savant sur le monde visible. J’ai appris sa mort par hasard, et à travers la fumée de son absence, je le revois, vivant et joyeux, à quelques-uns des moments les plus lumineux de ma vie.

 

            Il est rare qu’un homme soit aussi intéressant qu’un livre – aussi vif, aussi divers, aussi accompli. Il est rare qu’entre l’entretien infini de la lecture avec Marcel, ou Vladimir, ou le gros Beyle, et les circonstances bien réelles d’une conversation avec un être vivant, dans un appartement inconfortable, sur un siège en bois dur, nous éprouvions, à choisir le second terme, autre chose que de la résignation. Il est rare que la vie réelle, sous les apparences d’un homme vif et maître de lui, vous offre quelques-uns des charmes propres à la littérature. Le plaisir de l’échange et de la vitesse est une circonstance si foncièrement textuelle que si nous la rencontrons soudain, dans la vie pratique, nous avons le sentiment de rejoindre, enfin, par une porte grande ouverte, le roman.

            Mes rencontres avec Henri Van Lier sont de cet ordre : des moments de vraie vie, les yeux tournés vers l’intérieur, le corps transformé en personnage, inscrit dans un temps parallèle, branché sur la langue, en prise directe, et des raccourcis temporels, et de brusques sauts dans le vide.

            L’espace où se déployait sa parole enchantée appartenait au genre merveilleux.

            Je pouvais sonner à l’improviste. Il m’accueillait avec une exclamation joyeuse, un peu penché en arrière, avec un geste parallèle des bras pour encadrer mes épaules, sautant de son rêve dans un autre et s’exclamant sur un ton de surprise métaphysique : « Mais qu’il a l’air en forme ! qu’il est pétillant d’intelligence ! et de malice ! », compliments si excessifs que seul son parti-pris de m’évoquer à la troisième personne permettait de les écouter en souriant.

            Je l’ai connu dans deux maisons distinctes, où quel que soit le nombre réel de pièces disséminées autour de nous (ces vieilles demeures bruxelloises sont des labyrinthes), tout se ramenait en définitive à une chambre d’étudiant ascétique et inspiré.

            Réduite à la dimension d’un théâtre de la pensée, elle comprenait un bureau en bois, un ordinateur de première génération, une étagère chargée de très peu de livres, deux grandes photos morbides de mes hôtes, sorte de memento mori souriant, comme pour faire contrepoids à l’amas des partitions sur un piano droit, Bach et Beethoven en tête, un lit recouvert de coussins qui figurait un canapé du Banquet de Platon, et sur lequel Henri faisait une courte sieste, après son frugal déjeuner. Ce déjeuner, préparé par Micheline, et que j’ai partagé bien des fois, se serait borné à un repas philosophique, une pure idée alimentaire, avec ses olives, ses tomates, son fromage séché, son pain complet, son très bon café, si par amitié pour le goinfre que j’étais, Micheline n’y avait adjoint du vin, des sandwiches au crabe, des fondant aux myrtilles, délices qui suggéraient à Henri des vues ingénieuses et plongeantes sur le génie viticole de la France et sur l’inventivité alimentaire de l’Occident, sans qu’il songe pour sa part à goûter ces mets fastueux.

            Je montais avec Micheline jusqu’à son atelier sous les combles ; je circulais dans la couleur et dans l’ardeur comme dans une Grèce mythologique : les têtes de taureau, le sang des arènes, la parole peinte et répandue en mots plus noirs que le noir, déroulaient une fresque éclatée. J’aimais la peinture de Micheline. J’aimais cette inspiration livresque transformée par la main en purs objets visuels et tactiles, en impacts dessinés, dressés devant nous comme les lambeaux d’une affiche sur lequel le monde, un jour, aurait été fixé. J’avançais, je reculais, j’étais pris dans les oscillations d’un réglage rétinien. Je me sentais minuscule et vivant. Nous redescendions.

            Henri était réveillé, son écran allumé, quelques albums ouverts étagés, un numéro de La Recherche, des abstracts d’études biologiques en anglais. Ses mains maigres cherchaient l’ancrage – avec lui, la pensée manuelle n’était pas une clause de style, c’était une figure de l’esprit. Il portait son corps enroulé autour de lui comme une couverture, absent au monde mais merveilleusement inscrit dans le vif de l’instant.

            La période où je l’ai vu le plus souvent correspond en gros à l’élaboration de l’Anthropogénie. Il donnait à ce terme un sens très différent de sa signification classique (l’étude de la reproduction humaine). Il s’agissait en fait de décrire l’espèce humaine, en se servant, dans tous les domaines, de l’état actuel de ses connaissances, de ses savoirs et de ses techniques : ce projet reposait sur l’interconnexion de trente synthèses, constituant un système général complet. Une telle entreprise avait quelque chose de fascinant, non par sa dimension, mais par sa construction. Elle impliquait un acte de foi : la double unité constituée de l’homme et de l’espèce, et dessinait une esthétique de la transmission. Henri m’avait dit une fois : « Je ne le croyais pas au début, mais il est vraiment possible, à la fin du XXe siècle, d’être au fait de l’état le plus abouti des connaissances, dans tous les domaines de la connaissance. Cela ne suppose même pas tant de travail. Sept ou huit heures quotidiennes, pendant dix ans. Et puis, les mises à jour… »

            Sur le fond de cette Anthropogénie, nous n’avons jamais vraiment parlé. Nos discussions, informelles ou ciblées, ont toutes porté sur des cas d’anthropogénie locale, la peinture, le langage et quelques arabesques sociologiques et sexuelles de « l’animal signé ». Je ne veux pas laisser croire que je dominais ces sujets, ni que j’étais un débatteur cohérent. Mais Henri avait l’art de rebondir sur une remarque qu’on lui faisait et qu’il ouvrait aussitôt, comme un fruit, pour en examiner le noyau. Mon obstination à considérer aussi les questions de saveur et de texture devait lui paraître rustique, et une fois que je lui avais dit que pour être écrivain, il fallait lâcher l’approche conceptuelle et accepter d’être un peu bête, j’avais lu dans son regard une entière approbation. Toutefois, sur Sade, sur Virgile, sur la mer, sur la géologie, sur la structuration du corps par la langue, et sur certains autres points fragmentaires, il m’arrivait de trouver des angles qui suscitaient de sa part une réaction positive et nourrie : c’était l’espace où nous pouvions parfois nous croiser – j’y étais moins perdu que dans d’autres cercles de son jardin de la connaissance.

            J’étais persuadé qu’il trouvait ses meilleures idées en parlant (il riait bien quand je lui disais que son imaginaire était verbomoteur). Il y avait toujours un moment où il cessait d’évoquer l’avancement de ses recherches pour entrevoir une piste entièrement nouvelle, surgie soudain comme une langue de feu. Il la décrivait, la niait, la célébrait, et saisissait enfin à pleine main ce fil d’or. Il en montrait en pleine lumière l’origine merveilleuse et paradoxale : l’Homo. Son humanisme caché lui faisait désirer parler de nos semblables et de lui-même en termes purement prospectifs. Mais à propos de Beethoven, il m’avait dit, un jour de pluie, tout en m’aidant en enfiler mon imperméable : « Quand je pense que j’appartiens à l’espèce qui a produit les Quatuors ! »

20 mars 2009

Un blog est une vue de l’esprit. Non pas qu’il soit imaginaire. Mais parce qu’il n’est rien d’autre qu’une catégorie du mouvement, un échange de substances qui n’a ni commencement ni fin, un « double héraldique » – pour parler comme Lawrence Durrell – de l’esprit aux aguets.

J’en demande pardon au lecteur éventuel: à partir de … bientôt, je vais essayer de l’associer, non pas à la valeur intrinsèque , mais à la mobilité, de quelques cas de figures – fournies par la mémoire ou actualité.

A bientôt?

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5 commentaires so far
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Je perçois, Luc, dans cette ouverture inquiète mais résolue, ce qui vous unit Christian et toi.

Commentaire par thierry

Merci pour ce superbe hommage, Luc.
On peut ajouter que l’essentiel de l’oeuvre de Henri Van Lier est disponible gratuitement sur le site http://www.anthropogenie.com
Je signale aussi qu’il reste quelques exemplaires de ces deux beaux livres sur la photo : « Philosophie de la photographie » et « Histoire photographique de la photographie », repris aux Impressions Nouvelles :
http://www.lesimpressionsnouvelles.com

Commentaire par PEETERS Benoît

Merci pour ce très bel hommage, dont je partage entièrement les vues.
Henri était vraiment quelqu’un d’extraordinaire, qui embellissait tout ce qu’il approchait. Et son anthropogénie est à mon avis une œuvre fulgurante, si profonde et si nouvelle qu’elle est d’ailleurs totalement ignorée ou presque.
Heureux de savoir que mon admiration pour Henri est partagée par quelques uns.

Commentaire par Denis

Henri était orgueilleux et modeste, solitaire et extraverti: ce double système explique en partie son obscurité. Mais comme Socrate, ou plutôt comme Mallarmé, il avait, pas exactement des disciples, mais des fidèles, qui croyaient en lui, qui comprenaient à peu près ce qu’il faisait, et qui aimaient retrover auprès de lui une fièvre d’esprit stimulante et joyeuse…

Commentaire par Dellisse

Merci, Luc, pour ce témoignage.

Je fus son élève durant mes années de formation en logopédie et en psychologie à l’Institut Marie Haps.
Il me laisse un souvenir impérissable!

Walter
(IND Rhéto 1972)

Commentaire par Walter van Bers




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