Brice de Villers, philosophe
8 juin 2009, 16 h 46 mi
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C’est pour rire ?

La dernière trouvaille venue illuminer le monde de l’économie numérique porte ce joli nom, si paradoxal et délicieusement intraduisible de « serious gaming ». De quoi s’agit-il en réalité, pour susciter davantage d’enthousiasme, à en croire les propos tenus à son sujet par Nathalie Kosciusko-Morizet, notre si réputée Secrétaire d’Etat chargée des nouvelles technologies, que de circonspection ? Le « serious gaming » ou « activité ludique et amusante nourrie de sérieux » vise à exploiter les nouvelles configurations et potentialités des jeux vidéos pour les exploiter dans d’autres domaines de l’économie numérique. C’est un peu, au fond, comme si le jeu de l’oie pouvait – et devait- devenir un nouvel outil de management, ou le Monopoly faire office de manuel de gestion immobilière (ce que certains investisseurs ont d’ailleurs pu croire un peu vite…). Nous voilà bien loin de la définition devenue classique de l’écrivain Roger Callois qui, dans le remarquable essai sur Les jeux et les hommes, relevait les caractéristiques du jeu comme « une action libre, sentie comme fictive et située en dehors de la vie courante, capable néanmoins d’absorber totalement le joueur ; une action dénuée de tout intérêt matériel et de toute utilité (c’est moi qui souligne) ». On se pince pour y croire : les jeux vidéo ne devraient plus être des « actions dénuées de tout intérêt matériel et de toute utilité », sensées distraire, détendre, amuser le joueur mais comporter en eux-mêmes un esprit de sérieux recyclable par l’économie numérique et l’industrie informatique dans son ensemble ? C’est à supposer qu’en tout homo ludens ( pour reprendre le titre de l’ouvrage de l’historien des jeux J.Huizinga) est tapi un homo economicus qui ne demande qu’à être réveillé. Quel domaine de l’activité humaine pourrait par nature échapper à l’intérêt matériel et à l’utilité sinon le jeu ( et peut-être encore la méditation en attendant d’être reprise par un coach avisé…) ? « Serious gaming », dites-vous, mais pourquoi pas liberté payante, amusement réfléchi, distraction productive ou loisir efficace ? A tout lire sous le spectre d’une récupération possible par les fabricants et les marchands , sous couvert d’un discours nourri d’innovation et de création d’emplois bien sûr, si jouer devient un travail, si s’amuser est on ne peut plus sérieux, travailler deviendra bientôt un jeu d’enfant…. Brice de Villers

Une nouvelle image de l’outil (mars 2009)

Un fabricant renommé de téléphones mobiles et autres instruments de communication et de transmission vante l’un de ses produits sous le slogan « l’intelligence tactile ».

Nous voilà revenus à la lecture aristotélicienne de l’outil comme prolongement de la main, alors qu’il est question d’un objet relevant d’une technologie autant nouvelle qu’avancée.

Qu’en est-il de l’imaginaire des objets portés par ces instruments issus de l’innovation technologique appliquée à la communication ?

S’agit-il de promouvoir un autre rapport entre l’esprit et le corps ou de réitérer à nouveaux frais la dialectique anthropologique si subtilement décrite par le paléontologue Leroi-Gourhan du « geste et de la parole » ?

De quelle intelligence s’agit-il dans ces outils de communication que sont les téléphones, « blackberry » et autres prothèses communicationnelles ? de la capacité de la machine de produire des informations ou de l’un de nos organes sensoriels de saisir le sens d’un message sans en passer par les synapses neuronaux ? « Intelligence tactile » disent-ils, pour mieux rejouer le vieux mythe de l’union de l’âme et du corps ou pour au contraire distinguer ce qui relèverait de la production de signification par les sens opposée au fonctionnement analytique du cerveau ?

On sait désormais que la production et la diffusion de messages reposent autant sur l’activité cérébrale que sur la perception des sens mais l’association sous forme de slogan de la faculté de comprendre – l’intelligence- à la faculté de prendre – le toucher- produit un choc d’autant plus saisissant qu’à la saisie concrète du toucher semble s’opposer la saisie abstraite des informations issues d’un microprocesseur caché dans la « carte SIM » du téléphone en question.

Sous couvert de promouvoir une innovation technologique se cache peut-être la nostalgie d’un homo faber qui n’aurait pas à attendre l’homo sapiens pour être pleinement homo. La production de nouveaux instruments de communication traduit ainsi le désir plus ou moins refoulé de griller les étapes du développement des diverses facultés de l’homme. A l’immédiateté du toucher et de la communication permises par ces téléphones répond ainsi l’abolution des médiations pourtant nécessaires à la construction de l’homme et de son rapport à autrui, à travers ce qui n’est ni intelligent ni tactile mais bien plus que cela : le langage.

FICHER / TRACER ( avril 2009)

Perec, dans un très beau texte paru en 1982 sous le titre « Penser/Classer », nous invitait à revoir comment le monde était distribué par commodité – mais pas en vérité – selon les règles rassurantes d’un code unique : deux hémisphères, cinq continents, deux genres, trois règnes ( animal, végétal et minéral), deux orientations (droite/gauche), quatre saisons,…. Il montrait ainsi que cette tendance à classer, à construire des taxinomies, pour satisfaisante qu’elle soit pour l’esprit, s’épuisait à décrypter un réel qui «  ne marche pas, n’a même jamais commencé à marcher, ne marchera jamais » comme ça.

Outre toutes les exceptions qui surgissent et dépassent dès que l’on tente d’ordonner, de lisser ce que l’on perçoit, il est aujourd’hui un massif impossible à faire entrer dans une case, une colonne, une rangée : le monde de l’infiniment petit dont les sciences et les technologies se sont emparées dans tous les domaines : celui du «  nano » .

Alors que de sérieux offices, de rigoureux comités, d’irréprochables commissions – à commencer par la CNIL ( Commission nationale Informatique et libertés ) cherchent à protéger le citoyen, le consommateur, tout simplement l’individu privé en contrôlant les différents fichiers où son nom apparaît, ces fichiers deviennent presque exotiques pour ne pas dire obsolètes.

Les nanosciences renvoient à la fabrication à l’échelle moléculaire de produits, instruments, outils et les nanotechnologies s’emploient à rendre possibles, à réaliser ces nouveaux dispositifs aux propriétés extraordinaires en matière de santé, de sécurité, mais aussi extra-ordinaires car utilisables pour le meilleur et pour le pire.

Ils posent alors la question de savoir comment les reconnaître pour mieux en contrôler l’utilisation : faire une fiche, rien de plus simple, mais pister le microscopique, traquer le moléculaire, débusquer l’infiniment petit de surcroît ambulant, et tout se complique.

Tracer, c’est fixer une date sur un lieu, c’est assigner un trait à un mobile, c’est signer d’une signature lisible ; mais si les nanotechniques, les nanoparticules se promènent dans un organisme, nomadisent de l’un à l’autre, divaguent dans l’atmosphère, comment assurer leur « traçabilité », autrement dit comment rédiger l’itinéraire de leur pérégrinations infinies, invisibles et changeantes ?

L’individu-citoyen-consommateur, et tout ensemble, devient un vaste univers peuplé de micro-mondes, le plus grand ensemble des plus petits sous-ensembles et du fait qu’il est lui-même toujours en mouvement, en interaction, en interdépendance avec les autres et son environnment, tout ce petit nanomonde échappe à la vigilance des antiques conservateurs des fichiers et hypothèques.

Ficher, on sait faire, mais tracer et suivre les traces sans s’égarer, s’embrouiller, confondre le petit et le très petit, le micro et le nano, le millionième et le milliardième, voilà ce qui attend notre devoir de vigilance.


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