LA FONCTION LITTERAIRE
29 juin 2009, 9 h 53 mi
Filed under: Luc Dellisse

 

1. Ecrire est une activité tellement solitaire que ni le public, ni le média ne peuvent rien pour la socialiser. Celui qu’ils ont en face d’eux, l’écrivain, ils ne peuvent le capter que dans les intervalles de l’écriture. Par définition, s’il est dans une librairie en train de signer ses livres, ou dans un studio de télé pour participer à un débat, il n’est pas en train d’écrire. Il témoigne d’une activité sur laquelle il ne peut apporter qu’un témoignage indirect. Car à l’inverse d’un peintre ou d’un cinéaste, qui si concentrés soient-ils, peuvent avoir une perception du monde extérieur dans l’exercice même de leur création, un écrivain qui écrit, comme un rêveur qui rêve, n’est jamais éveillé : il est dans les limbes. Il ne peut jamais se voir dans l’action. Il peut s’imaginer en train d’écrire : mais juste avant ou juste après l’écriture.

 

2. Cette impossibilité du témoignage direct (ou de l’observation directe par un témoin) est très sensible dans l’incipit du Mystère Picasso (d’Henri-Georges Clouzot). « Que se passerait-il si nous pouvions voir Rimbaud écrire le Bateau ivre ? » demande le cinéaste. En vérité, la réponse est trop claire. Nous verrions un jeune homme griffonner du papier. Et nonobstant l’émotion que nous pourrions éprouver à voir le vrai visage d’un poète de premier ordre remuer sur l’écran, nous ne serions pas plus avancés que si nous voyions n’importe quel lycéen en train de passer l’épreuve écrite du bac : concentration et incommunication. Le mystère Rimbaud demeurerait intact. Le mystère de la littérature, entier.

 

3. La littérature est un complot qui remonte aux sociétés initiatiques et qui consiste à donner aux mots un sens qu’ils n’ont pas. Elle repose essentiellement sur la transgression de la vérité directe au profit d’un imaginaire plus performant. Aujourd’hui, nous en avons si bien oublié le sens qu’on voit les médias défendre l’idée qu’il s’agit d’un témoignage vécu.

 

4. Mais  la littérature n’est pas un témoignage, ni même un document humain. C’est une machine à capturer l’éphémère des impressions, des émotions, des événements, sous une forme durable, tout en conservant leur caractère fugitif.

 

5. A supposer qu’on laisse à la presse, à l’histoire et aux organisations non gouvernementales la totalité des témoignages présents et à venir, le champ de la littérature n’en sera pas réduit d’un iota. L’imaginaire et le secret des hommes resteront à découvrir.

 

6. Le secret n’est pas un silence. Ce n’est pas non plus un indicible. C’est la réalité humaine renversée. On écrit pour créer de beaux objets avec les échecs de sa vie. Et le secret, c’est la connaissance intime de l’échec mise au service de victoires invisibles.

 

7. Un secret, c’est le contraire du mensonge. C’est même le noyau dur de la vérité.

 

8. Pour écrire, il faut écouter sa parole et ses désirs, non ses angoisses et ses complexes. Cette distinction est une des choses les plus occultées qui soient.

 

9. Tout le monde n’est pas fait pour écrire, et la fausse démocratie qui consiste à croire que chacun est créateur (alors que dans le meilleur des cas, chacun est créatif) est une volonté délibérée d’aveuglement. Car chacun de nous est « un auteur » – l’auteur de toute parole écrite qu’il peut produire, pour tenter de témoigner de lui-même. Auteur est le nom générique qu’on donne aux gens qui écrivent quand ils ne sont pas écrivains.

 

10. La fonction de la littérature est de produire une certaine densité analogique. Cette densité s’inscrit dans un projet à la fois esthétique et conceptuel. Mais les moyens pour y parvenir sont purement de bouts de ficelle : l’écriture est un artisanat, les idées y jouent un rôle futile, tout est affaire d’apprentissage, de tradition, d’écolage auprès des grands maîtres c’est-à-dire des grands livres, et de petites recettes personnelles, de petites ruses de la main, élaborées une à une et patiemment.

 

11. Une discussion, un débat, des rencontres amicales, et même un enseignement, ayant l’écriture et la création pour sujet, ne peuvent pas remplacer l’expérience directe de la création. Mais ils signifient généralement qu’on s’intéresse assez à ces questions pour y consacrer du temps virtuel (le temps perdu du quotidien). Il y a une récompense à la clé : surprendre les trésors cachés.

 

12. L’histoire de la littérature est l’histoire d’une cartographie qui recense la plupart des vérités enfouies. Il suffit de la suivre pour retrouver les trésors. Le trésor Proust, le trésor Stendhal, le trésor Nabokov sont absolument à portée de la main. Il est incroyable que personne ne songe à les déterrer.

 

13. Nous sommes dans un autre monde. Ce que nous voyons n’est pas la vérité. Il ne s’agit pas du mensonge des images. Il s’agit du mensonge de la « réalité ». Nous tenons pour acquis des gestes et des idées, et une représentation du monde, qui ne sont pas réels. Apprendre à voir le visible est le vrai but créatif, le vrai travail d’un écrivain.

 

14. Cette entreprise survit à toutes les déceptions. Elle tire parti des catastrophes. Elle transforme l’ombre en lumière. C’est le bonheur dans le malheur.

 

15. Un écrivain est un lecteur qui un jour se met à lire ses propres textes à venir. On n’est pas écrivain si on n’est pas lecteur.

 

16. En matière de création littéraire, l’expérience personnelle joue un rôle bien moins utile que l’amour de la lecture et la connaissance de la grammaire. Car chacun portant en soi un monde, il n’est pas impossible ni même très rare de prendre conscience de ce monde. Mais manquent presque toujours les moyens de l’exprimer.

 

17. La première vertu de la grammaire est de nous éloigner de l’indicible. On dispose d’un instrument aussi fondamental que la gamme pour un musicien. A la pratiquer et à l’investir, on prend conscience que l’indicible n’est qu’une approximation du dicible.

 

18. Les mots sont presque toujours aléatoires et remplaçables. C’est la grammaire qui leur donne leur portée et leurs sens.

 

19. On n’écrit pas avec des mots. On écrit avec des phrases. Il n’y a sans doute pas d’autre secret « littéraire» que celui-là.  

 

20. On peut constater du même coup que la grammaire n’est pas le contrôle de l’affect par la raison (ce qui permettrait de croire que parfois, ce contrôle baisse et que l’affect lézarde la glace). Elle garantit qu’il y a un ordre de la langue, au sein duquel nos désordres peuvent s’exprimer.

 

21. La grammaire implique donc une rigueur morale – le stoïcisme.

 

22. La transgression grammaticale consciente et cohérente est un des noms de l’écriture littéraire. Elle ne peut porter que sur des points de détails de la langue. Car la langue nous écrit, mais nous n’écrivons pas la langue. Nous n’avons accès qu’au langage

 

23. Ecrire c’est créer du vrai avec du faux. Le rôle de la vérité est donc parfaitement compatible avec celui du mensonge. Mais la vérité est une fin et le mensonge un moyen.

 

24. Toute création doit servir à dire la vérité cachée du monde. Mais les moyens pour y parvenir sont l’invention et sa sœur espiègle, le mensonge. En matière d’écriture littéraire, le faux est la vérité du vrai.
25. Importance de la piste sexuelle en littérature : le mystère sexuel est la voie royale d’expression du mystère du monde. Il n’y a d’autres règles qu’énoncer, transgresser, passer de l’autre côté, et voir enfin le mystère en pleine lumière.

 

 26. Admis une écriture en marche, la seule chose qui compte n’est pas de commencer mais d’aller jusqu’au bout. Le commencement d’un texte, si éclatant soit-il, n’est rien. Il faut boucler son cycle biologique complet. Apprendre à finir EST apprendre à écrire.

 

27. L’écriture se nourrit du passé, pour le détruire et le remonter dans un autre sens ; comme un recommencement de ce qui pourtant n’a jamais eu vraiment lieu.

 

28. Sous les apparences du retour de l’ancien, c’est le jaillissement du nouveau qui constitue la forme de l’œuvre. Donner un nom ancien à des choses nouvelles est une malice de la vérité littéraire.

29. Le sens de ce renouveau masqué, c’est l’immortalité. A rebours d’une idée reçue, écrire, comme philosopher, c’est apprendre à ne pas mourir.

 

30. En littérature, le sujet est une notion rassurante mais essentiellement rétrospective : sauf pour les raconteurs professionnels, le sujet est l’envers du récit – par quoi un récit redevient, non pas notre substance intime, mais une histoire entre mille, susceptible d’être racontée par n’importe qui.

 

31. Sur le vif, écrire, c’est chercher à rejoindre l’horizon, lequel comme on sait recule quand on avance. C’est une intention sexuelle sans accomplissement : on échoue, toujours. Reste le point de vue du désir.

 

Notules.

 

A. Le xviiie siècle est le siècle littéraire par excellence parce que c’était un siècle où on n’attachait pas plus d’importance à ses propres émotions qu’aujourd’hui à ses kleenex. On ne croyait pas que ces émotions n’existaient pas, ni qu’elles ne faisaient pas souffrir. On pensait simplement qu’elles étaient sans importance métaphysique.

 

B. Le xviiie siècle avait raison sur un autre point. Il faut mourir sans avouer. Mais non sans laisser une trace truquée. C’est ce qu’on appelle une œuvre d’art.

 

C. Ponctuation : le xviiie privilégiait « les temps respiratoires », alors qu’aujourd’hui on privilégie la logique de la phrase. Tantôt ci et tantôt là. Ces deux systèmes de ponctuation sont distincts, mais compatibles. Et c’est un des secrets des secrets du style.

 

D. Théorie des « notes fragmentaires ». Une note de roman ou de récit doit être imparfaite et inachevée. Si elle est trop précise, trop achevée, trop belle, elle se referme sur elle-même, devient formule, pensée, perle sans couronne – devient un élément fini- et ne peut plus se connecter au mouvement d’ensemble de l’écriture. Tandis que si elle est un bout mal dégrossi, sans commencement ni fin, elle servira de détonateur, quand on la reprendra dans le cours du travail suivi.

 

E. Différence entre un auteur et un écrivain. Auteur : informations et stories. Ecrivain : musique et maquis de langage détourné.

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