le blog de luc dellisse
6 février 2010, 16 h 03 mi
Filed under: Luc Dellisse

contribution du 6 février 2010

La poésie pense à autre chose… » 

1. La poésie ne connaît ni le temps, ni l’espace. Elle procède par gouttes de lumière. Elle ne sert pas à dire, mais à donner à voir. Elle n’a pas de mots pour penser. 

Elle cherche à capter, non pas le flux du temps, mais sa dynamique invisible, son grand mouvement exponentiel, après l’explosion secrète du monde – feu et glace, mort et vie. Elle permet de suivre, à la pointe de l’œil, toutes les météorites décrivant leur course, et chaque éclat. 

Comme une sonde spatiale de retour d’Alpha du centaure, elle ramène à nous des cailloux de différentes formes et de différentes couleurs, sur lesquels s’exercera, jusqu’à l’extinction des feux, notre ingéniosité géologique. 

Ce rêve a plus de force et plus de durée que l’objet réel de la pensée. 

La poésie, qui cherche et qui trouve là où il n’y a rien à trouver, est évidemment une aventure de l’esprit. En ce sens, elle appartient en propre au mouvement alternatif et prospectif de la pensée, qui s’empare des objets du monde, transitoires et mortels, et les transforme en vivants souvenirs. 

Parce qu’elle s’approprie des moments rougeoyants du monde, la poésie est le bonheur. Non pas la reconstitution du bonheur, mais l’expérience du bonheur en soi. Moment d’intensité rejouable, dans les mêmes termes, car ce qui est parfait revient deux fois. 

Quand je sciais la mort sur mon bûcher de verre

Tour de cristal dont les éclairs étaient des aigles

Des staccatos tirés au vol par la panique

Poudre de la main droite au piano

Fumée d’océans calcinés

Passage du vide en flocons de pollen

Porte des bras tordus sur la fresque des falaises

 Son bel œil de forêt mâchée par les hiboux

L’âge réel du froid, l’ascenseur humide

Dans la peau du sommeil

 2. La poésie a disparu et presque tous ses acteurs sont morts.

 En l’absence de témoins, il est difficile d’en parler. Les empreintes griffues dans le sable ne prouvent pas absolument le passage d’un animal fabuleux.

 Tout cela pourrait être le fruit du mensonge ou du rêve. Plus personne n’étant là pour attester, au prix de sa vie, que la poésie a eu lieu.

 Excepté que nous avons besoin d’elle, qu’elle est le modèle secret qui nous permet de penser l’invisible, le flottement de l’enfance retrouvée.

 Ce retour en arrière, cette vision, permettent la merveilleuse liberté de promener notre corps d’enfant dans un monde fait de désir, de force et de peur.

 La poésie s’enfonce ainsi, résolument, dans le cylindre du vide, l’entonnoir sans fin : comme à bord d’un Nautilus dont les moteurs tournent à plein régime, et font défiler par le hublot les squales des profondeurs.

 La boucle qui retient le ressort des vagues

A déjà tordu la tempête

Elle se redresse en sifflant sur l’écume

Elle sort du trou. Elle sort du trou du temps

Elle monte la garde

Elle est cassure. Elle est cambrure

Elle tire à elle tous les baisers soyeux

Et les profondeurs arrachées…

  3. La poésie a des yeux partout.

 Toutes les combinaisons d’un sélecteur d’images et de sens – démonté et remonté pour produire les apparences du hasard.

 Elle se glisse dans l’esprit des morts.

 Socrate, après avoir bu la ciguë, lève la tête et lit les chiffres clairs qui se détachent sur le fond noir du ciel.

 Le poison de la vérité coule dans ses veines. Lucidité des images imprévues et véridiques. Entrée des Enfers.

 Vous savez bien, le grand trou en demi-cercle, l’ouverture béante au ras du fleuve, où se précipite l’eau écumante, et qui achève de donner, au lyrisme des morts, un air de légende, tandis que la force horizontale du temps les arrache à l’univers visible.

 Ils ont descendu les marches de la langue, et voient se presser autour d’eux l’opacité des mots primitifs. On ne sait jamais, à l’extérieur du scaphandre, ce qui va venir : chaleur de neige ou lumière noire. C’est toujours autre chose que le rêve qui finit par surgir, forme, couleur et frisson étrangers à l’attente : une couleuvre étonnante, un court-circuit ondulé.

 L’Antiquité apporte à ce zigzag d’herbes pliées le tempo sourd du cœur.

 Bribes de sang, cerises du Vésuve

Plasma sur les arbres irradiés

Le sable des armes s’effrite

L’Olympe se vitrifie

La chaleur tape à deux doigts

Sur les tonnelles dépliées

Les convulsions des groupes équestres

La jouissance du flûteau

Le poids des pivoines et des fontaines

Et les feuillages hérissés de charpies

Au rasoir rouge de Vénus.

 4. « Il n’y a pas que la poésie dans la vie ». J’ai entendu cette phrase avec une régularité merveilleuse. Depuis toujours. Au début j’étais prêt à y souscrire. Je la trouvais recevable. Je ne la trouve plus telle. Mais si ! Il n’y a que la poésie, rien d’autre. Il n’y a pas de Dieu. L’amour est une maladie grave. Les affaires détruisent leurs auteurs. Les voyages accélèrent l’usure de notre corps et de notre faculté de sentir. Il n’y a que la poésie. Il n’y a rien d’autre.

 Si je songe un instant à l’emportement heureux qu’est pour moi l’écriture poétique, je ne trouve dans aucun autre domaine des ravages si précis. Si pourtant : l’amour physique sans crier gare, avec ses phantasmes, ses morsures, ses couleurs, ses odeurs, sa rose des vents arrachée.

 La poésie est le sexe rapide et heureux – la foudre élémentaire. Tout bascule dans la possession brutale du bonheur.

 La mémoire roulée et déroulée comme une vague. Les embruns du souvenir qui fouettent le regard, à la faveur d’émotions arrachées aux fonds marins. Le processus de revisitation se produit à l’envers. Il porte avec lui le souvenir diffus de la création originelle.

 Il y aurait abus de langage (mais pourquoi pas ?) à prétendre que la montée du plaisir, l’orgasme éblouissant, sont des formes de pensée. Mais les sensations, les raccourcis imprévus, les brusques sauts, les paliers successifs et imprévus de la captation du monde, comme autant de gerbes de sens, jonglent avec le présent.

 Ce présent est illusoire, une simple question d’épaisseur de conscience – combinaison dynamique et hachée d’images fondatrices, que l’on ne retrouve qu’en dépliant le temps.

 Elle se déshabillait dans le jardin

Parmi les acacias nubiles

Et les insectes fouettaient les sapins

 Les joues en feu, pieds nus sur les marches brisées

Pour pénétrer dans un palais d’orties

L’été courait à la surface de sa paresse

 Le cran d’arrêt tiré en arrière

Prêt à jaillir

Et le fourreau de la vitesse (…)

 Les vêtements de marbre coulés dans l’herbe

Le plaisir perdu comme un vin

L’orgueil rentré

Et les fusains du jardin vertical.

 5. La poésie saute les raccords. Elle permet de renouer le fil perdu de la pensée par sauts de puce dans l’infini. Elle est la connexion instantanée.

 Sa vitesse si rare et si désirable lui donne la liberté du temps, l’ubiquité.

 Elle n’a jamais rien à dire. Ses images sont au service d’une écriture du labyrinthe. Elle ne discute que des goûts et des couleurs. Elle est purement objective. Tout pour elle se ramène au prisme du porte-couteau en cristal, où la lumière illusoire se transforme en arc-en-ciel liquide.

 La poésie, qui m’a apporté la solitude, l’obscurité, la pauvreté, mais aussi, toutes les forces dont j’avais besoin pour tenir ma vie en cercle, ne m’a jamais fait défaut. Toutes les joies aussi par elle me sont venues. Elle connaît les zones érogènes de l’esprit. Elle jaillit comme un djinn du moindre effleurement.

 Un seul arbre supporte le poids du néant

Refuges rayés de la carte

Douves qui cernent les yeux des patineurs

Un seul arbre retient

Les scléroses laissées dans l’espace

Par la pompe noire des racines

L’arbre qui vit nourrit les arbres morts.

 La poésie pense à autre chose.

 Luc Dellisse

—————————————————————————————————-

Le 4 décembre 2009 PAGANISME ET POESIE

Luc Dellisse au centre,  entouré de Gilles Schlesser et Christian Gatard, pas loin de la Porte Champerret, il n’y a pas si longtemps…

Paganisme et poésie

I

La religion telle qu’on me l’a enseignée était d’essence matérialiste : mais plus encore elle sentait la fin de partie et le culte des morts. Rien n’était plus éloigné de l’esprit de résurrection et de la vie éternelle que cette suite de cérémonies sans foi, sans espérance et sans charité.

Quand on parle de catholicisme en se référant aux cathédrales, à Blaise Pascal ou aux récits de Chesterton, je puis entrevoir quelques puits de lumière ; mais c’est à condition de ne les rattacher en rien aux messes, aux séances de catéchisme, aux processions et à la parole des prêtres, telles que j’ai pu les expérimenter. L’insignifiance dominait tout.

Aux sources de cette vieille religion, sans doute,  il y a eu un pacte d’essence solaire, qui jetait une arche entre les figures païennes de l’empire romain et le monothéisme anthropomorphique. Mais ce pacte est rompu ; il n’y a plus ni Fils ni Père. Le sang de l’alliance s’est coagulé.

Le catholicisme dont je suis issu et qui a laissé si peu de traces religieuses dans ma vie adulte subsiste pourtant en moi sous les espèces d’une curiosité sensuelle à l’égard de la nature, doublée d’une parfaite indifférence métaphysique – et par un éloignement radical des textes sacrés. L’invisible a cédé la place au visible. 

Une éducation catholique à la fin des années soixante supposait, sans que personne ne s’en avise, une initiation au paganisme. L’histoire sainte, les miracles singuliers et anecdotiques – et d’ordinaire tirés par les cheveux –, l’importance des images coloriées, des rituels appris par cœur, la permanence de la Légende dorée, les figures des Saints et des Bienheureux, la saveur cartonneuse de l’hostie, la pénombre fraîche des églises, constituaient, déjà à cette époque, une plongée fantasmagorique dans le temps. De même les chemins de croix, où sur douze tableaux sans la moindre réalité artistique, chancelait, tombait, saignait, se tordait, souffrait, agonisait un farouche sauvage à barbe fauve, qui nous éloignait de toute compassion à son égard du fait de son inhumaine laideur. 

Il y avait  aussi l’odeur de cave de l’encens, la crasse incrustée dans les vitraux, les bancs aux craquements d’arthrite, la petite sonnette toujours sémillante, et les confessionnaux où étaient tapis des inconnus à l’haleine forte, dont les yeux bougeaient à travers les croisillons en pâte feuilletée. A ces manifestations fascinantes et mystérieuses d’un ailleurs (car rien dans la société civile n’y ressemblait plus) s’ajoutait, pour l’enfant de chœur, interdite et presque sexuelle, la gorgée de sucre acide du mauvais vin blanc de messe, prise au goulot, dans la sacristie.

Plus que tout je retrouve, si je fais la plongée dans le temps et dans l’oubli spirale, le bourdonnement des cantiques et des chants pieux, d’une pauvreté textuelle qui semblaient souffleter l’effort de nos professeurs de français pour nous initier aux charmes des fables de La Fontaine et plus tard, aux poètes romantiques et symbolistes qui figuraient au programme. Vatican II n’avait pas seulement supprimé le latin, mais les restes de gallicanisme qui avaient maintenu jusqu’au milieu du xxsiècle des lambeaux de poésie. Ce qu’on nous faisait chanter était hors du bon sens.

Quand j’ai senti de toi, mon Dieu

La lumière toucher mes yeux

Et que ton ombre immense et fière

A couvert de gloire ma prière

Il me semble improbable que de tels textes aient pu avoir été écrits par des ecclésiastiques français, même peu doués ; je soupçonne des chanoines polyglottes et incultes, tapis dans un presbytère romain, où la voix du monde ne parvenait que terriblement déformée, d’en être les auteurs.

A la même époque, le Notre Père avait été réformé et on pouvait apprendre que le péché n’était pas un piège tendu par le Diable et dont Dieu pouvait nous prémunir (« Ne nous laissez pas succomber à la tentation »), mais un test imaginé par Dieu lui-même, dans un élan de ruse (« Ne nous soumets pas à la tentation »). La réécriture de cette prière fondamentale était moins la preuve d’une hérésie (présente pourtant dans la nouvelle version) que la trace d’un manque de talent signalé pour l’écriture : de cette époque date la profération des fautes de grammaire au pied de l’autel.

Dans la foulée, et involontairement sans doute (mais de la part d’une religion longtemps si machinée, le caractère involontaire n’est pas incompatible avec un  tragique désir de déclin), l’enseignement religieux que j’ai connu avait depuis quelque temps déjà cassé le lien de nécessité qui unit le Christ à la divinité. 

Dieu restait inatteignable et incompréhensible, dans sa puissance et ses dissimulations. Mais le Christ s’était singulièrement affadi. Le clergé auquel pouvait avoir affaire un garçon d’une douzaine d’années faisait circuler l’image d’un personnage indolent, mélancolique, douillet, lénifiant, tenant des propos d’une fadeur bien éloignée du boutefeu qu’il avait fallu mettre à mort pour qu’il se taise. Et saint Paul, pour qui Dieu vomit les tièdes, aurait refusé de reconnaître dans M. Tiède en personne la haute figure du Sauveur.

La lecture des Evangiles aurait pu redresser notre vision de JC, mais dans l’enseignement catholique d’il y a quarante ans, la pratique de la Bible n’était, ni encouragée, ni surtout pratiquée.

III

Je me propose d’appeler ici paganisme  les herbes folles poussées entre les ruines de cette religion morte. Ni transcendance, ni révélation : rien que des moments de réalité sacrée, hors de toute mythologie.

Sans doute cette greffe poétique n’aurait jamais pu prendre si elle n’avait pas eu un modèle magnétique : l’Antiquité gréco-latine, dont le même collège qui échouait à nous faire croire en Dieu parvenait à nous transmettre des images déformées mais puissantes. Le courage de Léonidas, les amours de Léda, la danse des Saliens nous étaient plus intimes que le bavardage des prophètes et les actes des apôtres. Plus intimes et surtout plus vivants : le monde y avait prise.

Le paganisme dont je sens aujourd’hui l’existence battre en moi comme l’eau sous la glace touche à la divinité du soleil et de la pluie, aux nymphes des fontaines, aux arbres et aux vins, aux muses de l’écriture, à l’appétit et au sommeil – qui sont des forces de vie. Cette attention à la réalité imaginaire d’êtres, de lieux, d’événements surgis d’une journée ordinaire, d’un repas, d’une séance de travail, d’une promenade dans un parc, est récente, et il lui a fallu des figures pour s’incarner. C’est la naissance, la croissance  et les jeux de mes jeunes enfants qui l’ont produite, ou en tout cas révélée.

A les voir nus et forts et rieurs s’éclabousser dans une piscine, à les voir graves et concentrés tourner les pages d’un livre d’histoires, ou rompre avec des gestes nets la pointe de la baguette de pain, la branche morte dont ils feront leurs flèches et leur bâton, j’ai distingué ce que six ans d’humanités avaient été incapables de me faire entrevoir : la divinité présente dans les choses, la perfection de l’instant .

Je la cherche à présent, ou plutôt je la trouve, dès que je ferme mon livre ou mon écran.  Je marche, je rêve, je cours, je m’abandonne aux quatre coins de l’espace – et je vois.

La source claire qui jaillit dans le bois et qui chante une ode de pureté et de fraîcheur est réellement une nymphe, une voix féminine, nécessaire et gracieuse.

J’ai mis quarante ans à entrevoir cette « vérité du paganisme », ou si l’on préfère, à  comprendre que le parcours de l’esprit trouve des confirmations concrètes, permanentes, dans le jaillissement de la vie autour de nous, dans les floraisons périssables de la beauté.

IV

S’agissant du mot même de paganisme, il est bien certain qu’il n’est pas neutre et même qu’il a une coloration péjorative. Inventé par les docteurs du culte chrétien, il désignait les pratiquants du polythéisme, et visait précisément à les rejeter des cercles de la Vérité du fait même qu’ils n’étaient pas chrétiens. Et il va sans dire qu’aucun Athénien du siècle de Périclès, aucun Romain du siècle d’Auguste, n’a jamais eu l’idée de se dire païen, un terme qui n’existait pas encore. Faut-il pour autant l’écarter? 

Sans doute pas : on prend les mots dans l’état où on les trouve et on cherche à leur faire rendre un suc et un sens qui ne tiennent pas à l’étymologie ni à la réalité historique, mais à l’obligation où nous sommes de désigner le passé avec des mots présents. Les Romains qui adoraient les dieux ne se disaient pas païens, certes, mais ils n’appelaient pas non plus leur époque l’Antiquité, pas plus que Philippe le Bel ne se proclamait roi médiéval, ou qu’un Français du début des années trente ne situait sa vie dans « l’avant-guerre ».

Nous synthétisons ce que nous voulons dire avec des mots qui n’ont rien de neutre ni d’objectif – et nous en oublions l’intention originelle : nous nous écrions : merde ! devant une contrariété sans envisager le moins du monde un étron, et nous parlons de l’âme d’un violon même si, athées, nous ne croyons pas à l’existence de l’âme humaine. Nous volons les mots des prêtres et des tribuns, pour en user à nos propres fins, sans rien avaliser des idéologies qui présidaient à leur naissance : tels ces rescapés des camps de concentration qui roulent dans une voiture allemande sans avaliser pour autant l’extermination de leur famille et de leurs proche par les Allemands.

 

V

Mon affaire est de retrouver une des sources de la poésie à travers une spiritualité qui ne soit ni religieuse, ni même transcendante.

La vie spirituelle m’apparaît comme une manifestation de l’esprit : ce que l’étymologie autorise, et que la poésie confirme.

Ainsi depuis deux ou trois ans, l’irruption du paganisme dans ma vie (un paganisme du regard) m’entraîne vers la poésie de l’instant, du temps immédiat. Le temps immédiat est l’éternel retour d’instants sacrés. Je parle ici d’un rapport à la merveille, dans un monde qui existerait et serait visible. D’une quête presque toujours satisfaite des beautés cachées.

Je cherche à retrouver à volonté cette humeur méditative et féconde, qu’on sent jaillir en source régulière et qui rafraîchit l’âme, et qui est jouvence perpétuelle de la création.

Etre un corps vif et tout en surface, aimant les autres corps, fuyant les âmes hantées, absent de toute métaphysique, et entièrement voué aux choses de l’esprit. Et pourquoi ne pas appeler métaphysique cette présence matérielle du bonheur ?

Toutes les mauvaises nouvelles du monde, bombardant un individu et ceux qu’il aime, ne sont pas en rivalité avec le regard magique qu’on peut porter sur les choses et qui permet de distinguer (discerner), sous la vraisemblance du désastre et du malheur, des fragments du paradis.

———————————————————————–

Mises en ligne précédentes:

 e-dito est fier de se glisser subrepticement ici pour vous annoncer la parution des deux nouveaux livres de Luc

 – L’Atelier du scénariste (2009)
Le Professeur de scénario (2009)

http://www.lesimpressionsnouvelles.com/cvdellisse.htm

et nous lui redonnons immédiatement la parole pour ce post qui date de juilet avant qu’il ne nous propose une nouvelle contribution:

            Je viens d’être renvoyé trois fois en une semaine à mon anomalie sociale. Une amie m’a proposé de me prêter sa voiture pour faire un saut en banlieue et j’ai été obligé de lui dire que je ne savais pas conduire.  Un inconnu m’a téléphoné en anglais pour m’inviter à un colloque en Grèce et j’ai fini par lui avouer en français que la Grèce en été me paraissait trop solaire. De vieux parents de province, surgissant d’un lointain passé, m’ont annoncé qu’ils étaient à Paris et qu’ils m’invitaient à diner au restaurant de la tour Eiffel ; je me suis excusé de n’être pas libre, je les ai embrassés dix fois ; la vérité est que je n’avais aucun engagement, mais que la virulence de mon vertige ne me permet pas de gravir la tour Eiffel, ni un mirador de chasse, ni rien d’autre qu’un escabeau de salle de bains. Pourtant, dans mon bureau, devant mon écran, commandant aux mots et aux choses, je me sens en phase avec le monde. Pure illusion.

            Plus il me semble que j’ai fait des progrès dans l’art de lire et d’écrire, plus je vois bien que mes travaux ne m’ont pas rapproché, m’ont éloigné au contraire, de la compagnie des hommes. Ma maladresse, mais aussi mon ignorance du sport, mon dédain de la mécanique, mon horreur du soleil, mon indifférence aux chansons et aux marques, sont des écrans entre le monde et l’esprit : «  Que te sert ton amour des Idées, ô Socrate, si tu te fais battre au jeu de paume et si tu ne portes pas une chlamyde de bon faiseur ? » Exact ! Exact !

            Il me semble pourtant que la maîtrise du monde réel n’est pas incompatible avec le plaisir que je prends à tirer, dans la transparence des journées, des lignes claires et des phrases en équilibre. Que ce plaisir et ces arabesques et tous ces papiers pliés et dépliés sont en connexion visible avec le bonheur. Il me semble que pour faire quelque chose de précis et de voulu, quoique ce soit, il faut accepter de circuler en aveugle et en sourd dans un monde aux forces centrifuges : le sol se dérobe, le mur du son ondule, les gens vous regardent à travers un carreau déformant.

            On a des amis, des parents par alliance : ils ne vous jugent pas, mais ils souffrent pour vous. Ils voudraient bien que vous cessiez de payer avec des bizarreries une activité solitaire et obscure, que personne n’attend de vous. On se demande parfois si cette bizarrerie n’est pas une fin en soi, si cette folie d’écriture n’est pas simplement une folie qui écrit.  On me donne des conseils. On me prend à part pour me parler sérieusement. J’écoute. On a peut-être raison. Comment savoir ? Comment faisaient les autres ?

            Les conseils qu’on a pu donner à Proust sont assez aisément imaginables. N’importe qui aujourd’hui ne manquerait pas de les lui donner. Il y a échappé pour l’essentiel, après la mort de ses parents, grâce à son aisance matérielle et à sa maladie, qui lui ont permis d’écarter les donneurs de leçon et les fâcheux. Ils n’étaient d’ailleurs pas si nombreux qu’on ne pourrait le croire. Proust a eu la chance de naître dans une époque, directement issue du romantisme et de la sacralisation de l’art, où la bourgeoisie était prête à admettre qu’un artiste ait ses particularités et ses lubies.

            Cette bienveillance a fait long feu. Personne, de nos jours, à commencer par ses meilleurs amis, ne se gênerait plus pour suggérer à Proust des conduites raisonnables : ouvrir ses fenêtres, manger et dormir à des heures régulières, faire du sport, ne pas boire trop de café, renoncer aux médicaments, passer son permis de conduire, reprendre des études, donner des coups de téléphone en anglais, exercer un emploi dans une banque ou chez avoué : l’ABC des obligations sociales, hier comme aujourd’hui. Mais aussi, il aurait fortement été incité à jouir de la vie et à pratiquer quelques divertissements : visiter la Chine avec Paul Morand, jouer au bridge et au poker jusqu’à pas d’heure avec Georges Auric, faire de l’avion de tourisme avec Alfred Agostinelli, chasser le lion avec Pierre Benoît.

            Encouragé par ces habitudes nouvelles et ces addictions délicieuses, Proust se marie à quarante ans avec une jeune femme de bonne province berrichonne, fait des enfants peut-être un peu malingres, d’ailleurs confiés à une gouvernante, et finit par s’installer dans un petit hôtel à Neuilly avec sa maisonnée. Il s’ennuie, il fait un saut en ville pour un oui pour un non. Il prend une maîtresse, sans passion : peut-être Marie de Régnier, que son mari n’occupe guère et qui vient de se faire larguer par Henry Bernstein. Cela fait vingt ans qu’il l’a à l’œil, la reine des Canaques, aussi bien elle qu’une autre, finalement. Cela ne l’empêche pas de souffler Raymond Radiguet à Jean Cocteau, et l’Académie française à Paul Valéry. L’ambition lui venant, il décide de ne pas mourir en 1922, et, sans prétendre à la longévité, gagne d’un souffle court la fin des années trente. On suppose qu’il a pris quelquefois le train pour Zurich, pour se confier à un médecin de l’âme et faire d’assez longs séjours dans une clinique privée. Tout cela, de bonne foi, ne paraîtra monstrueux à personne, de nos jours, puisque tout le monde agit ainsi. On peut simplement supposer qu’une seule de ces vies parallèles aurait été nuisible à son œuvre. La Recherche du Temps perdu ne comprendrait que deux volumes et s’appellerait Les Colombes poignardées.

Publicités

Laisser un commentaire so far
Laisser un commentaire



Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s



%d blogueurs aiment cette page :