denis lejeune est à chongqing
10 février 2010, 19 h 16 mi
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CHONGQING – Denis Lejeune , notre renvoyé spécial à Chongqing, nous esquisse le plus fabuleux des cabinets de curiosités de l’Empire du Milieu : survie en milieu oriental.

Voici la toute nouvelle contribution de Denis. Quand j’ai voulu le remercier voici le message que j’ai reçu

Desole, nous n’avons plus internet a la maison depuis 4 jours. Je vous reponds des que les espions chinois relachent internet.

Sorry, internet has been cut off for the last 4 days. I’ll get back to you as soon as things are back to normal.

et voici ce qu’il m’a envoyé:

Sur l’article d’un étudiant chinois, les commentaires suscités et la réponse de Laurent Devaux

par Denis Lejeune

Cher Laurent, J’ai lu avec attention ta réaction parue sur french.peopledaily (www.french. peopledaily.com.cn/99459/6891485.html), et voudrais soulever quelques points la concernant.

 Je suis avec toi, les insultes sont déplacées. Rassure-toi cela dit, la France n’a pas la primeur de la bêtise, des insultes et autres raccourcis (idem du massacre orthographique) – même là, nous ne sommes pas leaders mondiaux…

Les sites anglophones en regorgent, sans parler du côté chinois, bien entendu. Tu sembles t’étonner que Libération autorise la publication de tels commentaires. La liberté d’expression est une belle chose, souvent abusée certes, mais enfin c’est un bien chèrement acquis qu’on ne doit pas supprimer sous prétexte que quelques imbéciles amoureux d’anonymat la font rougir.

D’un autre côté, si tu connais aussi bien la Chine que tu le prétends, tu sauras que les journaux, chaînes de télés et blogs chinois ne sont pas avares d’insultes, de caricatures et de paroles délictueuses non plus, et ce en particulier quand il s’agit de pays étrangers ayant « heurté les sentiments chinois » (comme quoi on n’a pas besoin de liberté d’expression pour être réducteur et malpoli). As-tu, accessoirement, déjà demandé à un local ce qu’il pense des japonais ? Ou des coréens ? Et ce local, choisis-le de telle sorte qu’il représente la majorité, et non pas la fraction « éclairée ». Une de mes collègues, une chinoise qui a pourtant passé près de dix ans en Grande-Bretagne, éduquée, et normalement mesurée, m’a un jour évoqué les japonais dans des termes qui rappelaient un nazi mal informé parlant des juifs.

Les commentaires de l’étudiant chinois, tu expliques, sont des impressions, et il ne prétend pas détenir la vérité. Tout à fait d’accord, de toute façon qui la possède, la vérité, dans ce genre de choses ? Chacun parle d’un pays étranger à partir de ses impressions. Si ton expérience de la Chine est excellente, j’en suis fort aise pour toi. Pour ma part, elle est loin de l’être, et plus je découvre ce qui fait de la Chine ce qu’elle est, moins je semble l’apprécier. Je veux bien croire que ça te dérange, mais c’est un fait, que je ne cherche d’ailleurs aucunement à faire partager, de la même façon que toutes les louanges ne me convertiront plus. Il y a évidemment de belles choses en Chine, mais les impressions ne trompent pas son homme, car c’est le seul outil dont il dispose pour passer jugement.

Tu évoques les voyages organisés. Comme moi, tu sais sûrement que ces voyages rallient les points les plus fameux du pays, les plus touristiques, les plus édulcorés, les moins « réels ». Autrement dit, ils constituent une série d’images d’Epinal, encadrés par un timing serré et des œillères évidentes. Personnellement, je trouve donc assez parlant que des gens ayant participé à ces tours best of puissent en revenir avec une mauvaise impression. Ils devraient en revenir émerveillés, et pourtant ils en ont vu suffisamment pour se permettre de lancer des insultes. Ma mère a pris part à un de ces voyages. Elle a en pris plein les yeux, dans le bon sens, elle. Quand, à la fin du tour, elle est venue me voir chez moi, à Chongqing, j’ai tenu à lui faire voir ce que les agences de voyage passent sous silence, c’est-à-dire la vraie Chine. Elle en a été malade. Physiquement. Et pourtant elle a fait la Casamance, la Mauritanie, le Cap Vert et autres. Je veux bien croire que tes amis forment une bonne impression de la Chine en venant te voir.

Mais peut-être est-ce une impression que tu formes pour eux, que tu sélectionnes. Les as-tu amené dans les toilettes privées d’un hutong ? Ne serait-ce que dans les hutong non touristiques ? Ou dans les banlieues populaires de Beijing ? Dans les repères de travailleurs migrants ?

Mes amis, je cherche pour ma part à leur montrer ce que la Chine veut être, mais aussi ce qu’elle est encore. Les deux côtés. Ils font leur choix ensuite. Tu parles de remonter le temps pour découvrir une France différente. Ca ne fait pas de doute, mais en quoi est-ce que ça change quoi que ce soit à la Chine d’aujourd’hui ? L’année, 2010, est la même pour tout le monde, que ce soit à Toulouse, Lima ou Urumqi. Tu le dis toi-même, la Chine est une vieille civilisation, prédatant d’ailleurs la judéo-chrétienne.

Pourquoi aurait-on tort de rapporter ce qu’on voit en Chine aujourd’hui, les impressions qu’elle nous fait ? Si la Chine d’aujourd’hui ressemble par bien des côtés à la France d’il y a cent ans, où est le mal à le dire ? Etre mesuré dans ses propos n’interdit pas d’être un tant soit peu objectif. Tu évoquais Montesquieu : n’a-t-il pas été un de ceux à proposer une vision objective de son pays (assumée par un étranger, justement), peu élogieuse, dans ses Lettres persanes ? L’a-t-il fait par racisme anti-français, ou dans l’espoir que ça fasse réfléchir les locaux, que les choses, peut-être, avancent ? Chaque jour, sur la première page du Canard enchaîné trône cette magnifique phrase : « sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ».

Je voudrais aussi insister sur un point important : l’argument de vieille civilisation n’est pas une réponse, bien au contraire. C’est même plutôt un mystère. Mystère que la Chine en soit encore là en 2010. Après tout, elle est une des plus vieilles, et comme l’a montré l’historien des sciences Joseph Needham elle a fait un nombre incroyable de découvertes scientifiques et techniques. Oui, jusqu’au XVIIème siècle. Ensuite, elle s’est refermée sur elle-même, a cessé d’innover, et s’est faite dépasser par à peu près tout le monde (je fais remarquer que ce n’est pas de moi, c’est la fameuse Needham question, autrement dit la question d’un amoureux de la Chine). Ses illusions de grandeur ont pris une grosse claque quand les occidentaux ont frappé à sa porte au XIXème, et depuis elle essaie de refaire son retard.

Les thuriféraires de la Chine ont beau jeu de tout mettre sur le dos du communisme, mais c’est une piètre excuse. Les chinois se sont complu dans leur propre civilisation, ont dévalué l’innovation dès les années 1700. Je n’émets pas de jugement sur la chose, c’est un choix civilisationnel, mais il est trop facile de prétexter que tout est de la faute du monstre colonialiste, et factuellement erroné d’impliquer que l’Empire du milieu a toujours été en retard sur l’Occident (encore une fois, jusqu’au XVIIème c’était une civilisation phare, bien plus avancée que l’Europe).

En fait, les historiens s’accordent pour dire que ce sont les guerres de l’opium, le contact belliqueux avec l’Occident (et le Japon et la Russie, eux aussi bien plus avancés à cette époque), qui ont forcé la Chine à sortir de sa torpeur. Quant au communisme, ça a été un autre choix local, donc il faudrait faire preuve d’une scholastique certaine pour déplorer ses effets comme s’ils venaient d’ailleurs. Après tout, l’adage ne dit-il pas qu’on n’a que ce qu’on mérite ?

Mais je reviens à Montesquieu… Et tu évoques aussi Voltaire. Un autre point important de ta réaction qui, il me semble, fait perdurer un mythe aussi durable qu’inutile. D’abord, à moins que je ne me trompe, aucun des deux n’a mis les pieds en Chine. Nonobstant ils en parlent, et tu sembles les cautionner, quand bien même tu reproches aux français actuels de parler sans savoir. Voltaire, Montesquieu et beaucoup d’autres ont lu des livres et entendu des récits se rapportant à la Chine (ils n’avaient même pas le luxe du resto de Li xiansheng), et qu’ils soient de grands écrivains ne fait pas de leur plume une plume d’évangile pour autant. L’autre problème lié à Voltaire et Montesquieu en la matière, étroitement corrélé au premier, est qu’ils parlent d’une Chine qui existait peut-être à l’époque, mais n’a strictement rien à voir avec la réalité actuelle. Du coup, les citer comme exemple me paraît doublement litigieux. Les français, et le monde en général, sont nourris de clichés positifs sur la Chine depuis leur plus jeune âge, par le biais de films, livres, contes, poèmes. Je le sais bien, j’en ai été la victime.

 Sans croire bêtement que tout serait comme dans une jolie peinture à l’eau, je pensais que j’allais retrouver quelque chose, un je-ne-sais-quoi, s’y rapportant. Ca fait trois ans que je cherche. Et j’ai visité vingt provinces, municipalités et régions autonomes chinoises. On a un jour demandé à Gandhi ce qu’il pensait de la culture anglaise. Il a répondu : it would be nice (« ce serait bien »). Si tu me demandais ce que je pensais de la culture chinoise actuelle, je te dirai la même chose exactement. Ce qu’on voit de la Chine en Occident n’a rien de commun avec ce qu’est la Chine chez elle. Les antiquaires chinois de Paris, par exemple, sont des lieux de raffinement, subtils, équilibrés, tamisés. Les équivalents sur le territoire chinois, à part quelques exceptions dans les îlots « internationaux » que sont Beijing, Shanghai et Hong Kong et quelques autres villes, n’y ressemblent en rien.

En général, la perception issue de l’intéraction avec la « Chine » (tu parles de musées, spectacles) en Occident tient en des mots tels que « subtil », « discret », « élégant » et autres termes se rapportant au même champ lexical. Je suis désolé de te dire que, d’après mon expérience, ce sont des termes strictement antinomiques de la Chine actuelle. S’il existe des choses subtiles, élégantes et discrètes, elles sont étouffées par le bruit ambiant, les cris, les lasers, les crachats gutturaux, les wei téléphoniques, les disputes publiques, l’or et le rouge archi-dominants, les vendeuses qui frappent dans leurs mains et/ou hurlent pour attirer le client, les mégaphones des supermarchés, j’en passe et des plus bruyants.

Elégance ? L’architecture, sauf si elle est dessinée par des étrangers (les stades olympiques, les tours CCTV de Beijing, l’opéra et le musée des sciences de Chongqing), est une insulte au patrimoine chinois passé, et malheureusement défunt – celui qui devait avoir du charme, une mystique. Immeubles gris et mal faits, villas italiennes de toc, colonnes grecques en plastique, dorures renaissance, mobilier chic d’un mauvais goût redéfinissant le mauvais goût, aménagement urbain souvent déplorable, destruction des seules belles traces qui restent (Kashgar, vieux quartiers de Chongqing, Jinhong au Xishuangbanna…), et la liste continue.

Dans le même registre, j’aimerais attirer ton attention sur Lijiang, dans le Yunnan. Ville traditionnelle chinoise, jolie, voire très jolie, inscrite au patrimoine mondial de l’humanité. Depuis qu’elle a acquis ce statut, le tourisme de masse s’y engouffre. La ville nouvelle l’encercle jusqu’à l’étouffer. Chaque maison de la vieille ville est devenue un magasin, un restaurant, un hôtel, bref une entreprise, un fier enfant de ce cher capitalisme qui n’existe pas en Chine. C’est beau, mais ça n’a pas d’âme, ça regorge de groupes de touristes coiffés de casquettes fluorescentes devancés par un guide armé d’un mégaphone ; c’est beau comme une copie de la Joconde, interchangeable, reproductible et cheap. Des femmes miao sont payées pour danser sur la place centrale tous les jours – ce qui rappelle le vrai faux village dong du Xishuangbanna où le festival de l’eau est rejoué chaque jour pour le plus grand bonheur des visiteurs. Quand on sait par ailleurs que Lijiang est en fait une nouvelle vieille ville, reconstruite après sa destruction, on peut être enclin à penser qu’on s’est égaré dans un Disneyland. Avec « des caractéristiques chinoises » certes, mais un faux nonobstant.

 Maintenant, compare Lijiang à une autre ville UNESCO située à quelques heures de route seulement du Yunnan : Luang Prabang, au Laos. C’est simple, à côté de Luang Prabang Lijiang est un monstre, dysfonctionnel, usurpé, creux, sans âme. Luang Prabang vit, respire, se soigne ; pas de mégaphone, pas d’overcraft sur le Mékong, les touristes logent au milieu d’une vraie vie et d’une vraie ville, ponctuée de temples actifs, de restaurants internationaux variés, de logements locaux, de calme, de délicatesse. Si la plupart vivent du tourisme, tout n’est pas défiguré par l’urgence de l’enrichissement et le mercantilisme. Luang Prabang n’est pas entourée par des gratte-ciels poussiéreux mais des villages authentiques, vivants, colorés, à l’architecture traditionnelle préservée et mise à jour. Des montagnes visibles, la jungle, des cascades.

Il y existe un équilibre palpable entre l’homme et la nature, culture et nature, et la seule chose qui me fasse peur, franchement, est que Luang Prabang soit aussi proche de la Chine, une aussi facile proie à son mode de développement que je trouve personnellement catastrophique, aveugle et grossier, avilissant (je me permets de faire remarquer que le Laos a traversé bon nombre des problèmes qu’a connu la Chine elle aussi : colonialisme, communisme, dictature – autrement dit ce qui arrive à la Chine actuelle n’est pas une fatalité, c’est bel et bien un choix).

Je ne veux pas m’étendre d’avantage sur la question, mais enfin il y aurait aussi énormément à dire de l’île de Hainan, en particulier mise en regard de celle de Bali, dont les atouts sont assez similaires. Encore une fois, le jour et la nuit, le yin et le yang, et clairement pas en faveur de la Chine (sauf, bien sûr, si l’idéal est de transformer une splendide île tropicale en forêt de HLM).

Comment expliques-tu qu’un pays à l’histoire et à la culture si riches se poignarde aussi allègrement dans le dos ? Le Corbusier avait suggéré qu’on détruise Paris intra muros pour y construire des tours cruciformes. Ca n’a pas marché, donc il est venu dans l’Empire du milieu. En Chine, le Corbusier est maître, et il a fait bon nombre de petits. Des Paris disparaissent tous les jours, et personne ne s’en inquiète. Dans le même temps la communauté internationale hurle au scandale quand les Talibans font sauter les bouddhas de Bamiyan. Ici la vieille ville de Kashgar est détruite sans que personne ne sourcille, quand bien même c’est à mon avis un crime d’importance égale, voire supérieure dans le sens où des gens y vivent.

Pour le coup ces assassinats quotidiens ne sont pas une impression mais un fait, et oui, ça me met hors de moi, j’en veux aux chinois de laisser faire sans broncher, je leur en veux de scier la branche sur laquelle ils sont assis, ou plutôt l’arbre (leur propre histoire et héritage) au sommet duquel ils marchent les yeux bandés. La barbarie vit dans le présent, explique Comte-Sponville.

A mes yeux, la Chine insulte son histoire et son patrimoine, elle les bafoue, fait acte de barbarie envers elle-même. Il faudrait entendre ce que dirait un psychiatre de ce genre de mutilation volontaire. Au passage, Beijing n’est pas la Chine. Ou plutôt, certains endroits de la ville pourraient certes se trouver partout ailleurs dans le pays, mais plusieurs autres, ceux où se trouvent normalement les étrangers, expatriés et touristes, sont ceux d’une projection, d’une utopie de la Chine. Nullement un reflet fidèle des quelques 1,280 milliards de chinois que Beijing n’héberge pas. Je connais un superbe restaurant franco-vietnamien à côté de la tour du tambour. Je peux te citer une centaine, voire un millier d’autres villes chinoises qui n’ont jamais vu la couleur du mélange, ou même des deux composants séparés. Pareillement, j’en ai traversé des villes où il est impossible de trouver un simple café.

A Beijing, comme dans quelques autres villes, se trouvent juxtaposés deux mondes, la vraie Chine et la vraie internationalité, ce qui est fort agréable (tu vas de l’une à l’autre en fonction de tes désirs). Mais ce n’est certainement pas la réalité dans d’innombrables autres, y compris Chongqing.

Alors quand tu dis que tu vas faire changer les volontaires d’avis sur la Chine en leur faisant visiter Beijing, je te conseille amicalement de ne pas généraliser. La librairie de langue anglaise la plus proche de mon appartement est à 300km. Pour ce qui de livres français, il me faut deux heures d’avion…

Tu entreprends dans ta réponse d’infirmer certains clichés ayant traits aux chinois. Il est bien sûr tendancieux de dire, par exemple, que tous les chinois sont sales. Mais je m’estime dans mon droit de rapporter que j’ai croisé et rencontré une proportion bien plus conséquente de personnes dégageant une odeur peu agréable en Chine qu’en Europe, Moyen-Orient et partout ailleurs en Asie (Sri Lanka, Bali, Malaisie, Singapour, Laos, Cambodge).

Que ça plaise ou non, l’hygiène personnelle est conçue différemment ici, pour x raisons. Encore une fois, je ne juge pas, je rapporte un fait. Il arrive assez fréquemment que les haleines demandent de détourner la tête. J’ai dansé avec trois chinoises dont les cheveux avaient une forte et fort désagréable odeur – en trois ans ; ça ne m’est jamais arrivé en 30 ans en France ou en Grande-Bretagne, pourtant j’y ai dansé avec plus de monde. Dans le même genre, il n’est pas rare que des odeurs de vieille transpiration s’imposent. Et je ne parle pas de la cigarette omniprésente.

Encore moins des croyances attachées à la grossesse, qui imposent entre autres à la fraîche maman de ne pas se laver pendant le mois qui suit l’accouchement. L’accueil. Tu as raison de dire que l’abord est plus direct avec les chinois. Il est facile de discuter, de joindre un groupe, d’engager la conversation (si on ne s’offusque pas des « laowai » et rires liminaires).

Mais enfin tu regrettes les généralisations abusives, quand bien même tu en es aussi coupable dans les deux exemples que tu donnes. Personnellement, je n’ai pas été impressionné (euphémisme) par la politesse de monsieur tout le monde. Si tu fais tes courses dans les « magasins de quartier », c’est-à-dire en dehors des quartiers chics et des grands magasins, je serais très étonné que tu sois reçu par un grand sourire, bonjour-merci-au revoir.

Les magasins locaux, je les pratique, et il m’a fallu un an pour réussir à faire dire ni hao à la vendeuse de l’échoppe de ma résidence. Encore quelques mois et elle est parvenue à esquisser un sourire. Et cela, je le sais, parce que je suis un laowai. Le contact chinois-chinois est glacial à la puissance deux, et ferait presque regretter une bonne vieille porte de prison française. Et je ne parle pas du statut des serveuses, non ming, bangbanr et autres sous-fifres, qui font journellement l’expérience de la méprise des plus fortunés.

Concernant l’exemple du restaurant où tu manges à l’œil, j’ai le même. J’étais dans un restaurant, je mange, souris à quelques-uns des clients alentours. Quand j’ai fini, je me lève pour aller payer, mais la serveuse me dit qu’un des clients aperçus plus tôt a réglé mon addition. C’était en Ecosse, un pays réputé pour être près de ses sous, radin.

Est-ce que cette anecdote enterre définitivement l’idée généralement acceptée (même par les intéressés eux-mêmes) que les écossais regardent de près à la dépense ? Je m’en voudrais de prendre parti dans le débat, mais tout ça pour dire que les exemples, s’ils sont des exceptions, ne sont justement pas de règles, et pas même des tendances. Le Xinjiang et le Tibet. Comme partout, si on remonte assez loin on trouvera toujours un temps où telle partie d’un pays ne lui était pas intégrée.

 D’ailleurs, comme définis-tu « appartenir à un pays » ? Le Xinjiang et le Tibet ont à des époques différentes été indépendants, non chinois, ça c’est un fait. Comme la Corse a un jour été italienne, l’Alsace allemande, la Louisiane française. A une époque, la Chine n’était d’ailleurs même pas chinoise…

Le problème n’est pas là à mon avis. Il tient plutôt au fait que les tibétains et les ouighours (ainsi que d’autres minorités ethniques non assimilées) ne sont pas des citoyens à égalité avec les han. Il tient aussi au fait que le gouvernement hanifie de force ces provinces qui ont pourtant des identités propres fortes. Il tient encore au fait que les médias chinois fabriquent et diffusent les informations qui leur plaisent. Tu objecteras que les médias occidentaux sont loin d’être objectifs eux-mêmes, mais enfin l’Occident autorise, lui, les opinions contraires, les voix indépendantes, voire dissidentes (le Canard enchaîné par exemple, ou Libération, ou tel et tel écrivain, penseur, agitateur).

En Chine, le dalaï lama est l’incarnation du diable, et personne ne tempère le message officiel, ou alors juste avant un accident malencontreux. Il est peut-être difficile de se faire une idée précise des choses en Occident du fait des avis contradictoires. Mais je préfère encore le trop d’information aux œillères du ministère de la censure chinois, qui chaque jour que Mao fait envoie à chaque organe de presse du pays une liste des sujets qu’il est possible d’aborder, en même temps que de ceux qu’il faut passer sous silence.

 Fait, à nouveau.

1984 n’est pas qu’un roman. Quant à ton paragraphe sur la liberté, je me permets de te dire, respectueusement, qu’il m’a fait sourire. As-tu essayé de te rendre dans une partie tibétaine (Yunnan, Sichuan, Gansu, Tibet) lors des « événements » tibétains ? Moi oui, et bizarrement il n’y avait pas de vol (ou de siège), et des checkpoints étaient plantés un peu partout. Une relation tibétaine a un jour demandé que je lui prête des livres occidentaux sur le dalaï lama. Quand je les lui ai donnés, j’avais l’impression de livrer la formule chimique du coca cola à Pepsi, et je me suis demandé toute la nuit si elle se réveillerait.

As-tu essayé d’aller au Xinjiang pendant les soulèvements de 2009 ? Si tu y étais, as-tu réussi à parler à beaucoup de ouighours ? A Chongqing, j’ai été suivi quelques fois. Mon appartement visité au moins à deux reprises. Bien sûr toute activité sur internet est surveillée et filtrée, et si tu veux aller dans un café internet, où que ce soit en Chine, tu dois donner ton passeport (les chinois une pièce d’identité). On m’a offert une clef USB pourvue d’un émetteur. Des policiers en arme m’ont forcé à effacer des photos parce que j’avais croisé un groupe de forçats, un état de fait rendu illégal par le gouvernement il y a quelques années.

Demande aux journalistes occidentaux quelle est leur marge de manœuvre en Chine. Demande combien n’ont pas réussi à obtenir de visa. Demande aux missions diplomatiques, officieusement, comment se passent leurs rapports avec les départements gouvernementaux : les visites officielles, par exemple, ont-elles les coudées franches, ou le parcours est-il imposé par le Parti ? As-tu parlé de Mao avec des chinois ? Combien s’en sont plaint ?

Tu me diras qu’ils ne savent pas la vérité sur la question. Première preuve que la liberté, celle d’information, est strictement verrouillée. S’ils ont eu vent de ses frasques et autres erreurs, combien accepteront d’être filmés en le vilipendant ? Et compare cette proportion à celle de français prêts à rendre à Sarkozy son fameux « ta gueule connard » devant les caméras.

Explique-moi quel est le recours des gens qui ont été jeté hors de leurs propres maisons manu militari pour laisser place à une résidence vénitienne, une route ou une usine ? Le recours des époux qui ont perdu leur conjoint lors du passage de la mafia, commanditée guai lai guai qu par les officiels locaux, parce qu’ils ne partaient pas assez vite de chez eux ? Comment se fait-ce que Beijing ait autorisé les manifestations lors des JO, dans un site bien particulier, bien délimité, à l’écart de tout événement lié de près ou de loin aux JO, et que l’immense majorité des demandes d’autorisation à manifester à cet endroit aient été refusées (150 sur 153 je crois me souvenir) ?

Rencontres-tu souvent des chinois chrétiens révérant le pape de Rome ? Des partisans du dalaï lama ? Des défenseurs de l’indépendance de Taiwan ? Des falung gong ?

 Je rappelle pour information qu’un des membres du Top 5 du gouvernement lors de Tian An Men a été assigné à résidence surveillée jusqu’à sa mort l’année dernière parce qu’il avait pris, de façon mesurée en plus, le parti des étudiants. Churchill décrivait la démocratie comme la pire forme de gouvernement, à l’exception de tous les autres.

Tu as raison, en Chine les gens sont libres de parler de tout, à l’exception des nombreux sujets tabous ; ils sont libres de lire ce qu’ils veulent, à l’exception de ce qui est à l’index, d’entendre ce qu’ils veulent, à l’exception de ce qui est tu ; ils sont aussi libres d’aller où ils veulent, à l’exception des endroits interdits ; et ils sont libres de rencontrer qui ils veulent, à l’exception des indésirables, emprisonnés, introuvables, listés, pestiférés et autres personnes jugées peu fréquentables.

Désolé, mais ce n’est pas parce que, en tant qu’étranger, on jouit de ce qui semble être un sentiment d’assez grande liberté je suis d’accord – quand il s’agit de ce qui n’a pas de conséquence, de ce qui est trivial –, que la réciproque est vraie pour les locaux, surtout quand ils touchent du doigt des sujets sensibles ou qu’ils ont affaire aux rouages de la corruption mafiofficielle (au passage, il faudrait se poser la question du bien fondé de cette discrimination positive envers les laowai : c’est une forme indirecte de justification de la discrimination inverse, une manière de faire accepter la pilule des inégalités, et en profitant de nos privilèges on est, quelque part, complices d’un système abusif).

Je fais d’ailleurs remarquer en passant que les médias chinois s’empressent joyeusement de stigmatiser Chongqing comme le vilain petit canard du pays, à la suite des procès qui y ont lieu. « Ah, là-bas vous savez, ce sont tous des vendus ». Comprendre : ailleurs tout va bien.

Les historiens sont catégoriques sur ce fait : la corruption a toujours fait partie de la vie chinoise, et ce de manière prépondérante. Il faut se méfier des vilains petits canards, car ils en cachent toujours d’autres. En fait, la question serait plutôt de savoir s’il existe réellement de gentils petits canards. Enfin, tu voudrais que les français donnent une meilleure image de leur pays. Je te rejoins sur le fait que les insultes, persiflages et autres raccourcis tendancieux sont fort regrettables.

Par contre, je ne te suis pas dans l’amalgame que tu sembles faire entre insultes et critiques. Tu sembles en effet impliquer dans ta réaction que faire preuve de ses mauvaises impressions sur la Chine est à bannir. Je ne suis pas d’accord. J’ai bien conscience du fait que ça va à rebours du politiquement correct, mais enfin un chat est un chat et, comme dit le gentil petit canard cocorico, sans la liberté de blâmer…

De plus, je ne te rejoins pas dans l’idée que ça revient à faire la leçon aux autres. Il y a une grande différence entre jouer son petit colon supérieur et moralisateur et faire part de ses impressions. Remarquer que beaucoup de chinois et chinoises crachent bruyamment partout ne revient pas à les traiter d’êtres inférieurs.

Après tout, ils sont chez eux, font ce qui leur plait (même si ça déplait au gouvernement central, comme quand il a rendu la chose illégale durant les JO), et tant pis pour moi. Toujours est-il qu’ils crachent souvent, et bruyamment, et qu’on ne remarque pas la même chose en Occident. Où est le mal à le souligner, puisque ça saute aux yeux et aux oreilles ? Mes ascenseurs sont fréquemment décorés de crachats au sol. Ca n’enchante peut-être pas les thuriféraires de la Chine de se l’entendre dire, mais enfin depuis quand ce qu’on ne veut pas entendre est-il pour autant faux ? J’ai beau ne pas aimer marcher dans les crottes de chien, ça m’arrive assez souvent sur les trottoirs de France et de Navarre.

Finalement, si tu attends que les français soient parfaits pour les autoriser à donner leur avis sur un autre sujet qu’eux-mêmes, tu les réduis au silence éternel, et toute l’humanité avec. Il y a bien entendu beaucoup de choses qui vont de travers en France, mais si quelqu’un parle de la Chine, il parle de la Chine, non pas d’Emma Bovary, de la relativité générale ou de la pornographie dans les films d’Hollywood de 1986 à 1994. Encore moins de la France.

Xiang ni xiuxi.

pour les précédentes contributions de Denis: http://www.e-dito.com/kit_expo_03.asp

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