Une réapparition
2 septembre 2010, 8 h 08 mi
Filed under: Luc Dellisse

Une réapparition

Dans une large mesure, on peut commander l’écriture, et obtenir certains résultats probants. Mais quand il s’agit de poésie, les résultats dus à l’invention et au savoir-faire ne valent pas grand-chose. Et même sans croire à l’inspiration, on est amené à rejeter tout ce qui ne vient pas d’une destruction créatrice de l’image, d’une rythmique des nerfs. La prosodie intime est violente et fragile comme l’amour. Elle apparaît, disparaît, menace de réapparaître, n’apparaît plus. On apprend à s’en passer. On retire de sa bibliographie toute mention à la poésie. On y pense quelquefois, comme à une chose étrange et désirable qu’on aurait connue et qu’on aurait possédée, avant d’entrer dans la  nuit. On est pris d’une sorte de jalousie à l’égard du fou antérieur, qui ne valait pas mieux que vous mais qui quelquefois, se pliait en deux sous l’effet de cette dictée musicale jaillissant de lui comme de l’électricité.  Quand c’est fini, quand c’est parti, depuis longtemps, depuis toujours, on éprouve un soulagement – et on ne se console pas. Exactement comme quand on croit être guéri de l’amour.

Cette année, durant quelque mois, ça s’est remis à dicter. Dix-sept ou dix-huit fois, lointaines ou rapprochées : les salves. A cette violence, à cette fragilité, j’ai reconnu la poésie, et mon néant sans elle, et mon néant sans l’amour.

Un seul jour

Un seul jour sans la voir

Et la saveur du jour devient acide

Et la main devient non-main

Un seul jour sans sa voix

Qui descendait au cœur des choses

Et  les choses se taisent et mon cœur ne bat plus.


Inconnue

L’hiver est là avec son sang caillé

Le froid nu mord nos bouches barbouillées

De salive et de fruits écrasés et de mots

D’amour, changés en cris de peur

Entre les murs du jardin des morts.


Absence

Et le temps du dehors qui commencer à cligner

Et le clavier qui se referme

Et le grand corps qui se déplie dans le froid

Et le taxi, et le vieux sac de voyage en cuir

Et le carnet de notes sur les genoux

Et le silence de la femme aux deux sourires

Et l’amour comme un couteau fermé

Et la parole qui se déploie sur le Bosphore

Et l’avion qui ne tombera pas.


Funambule

Je te vois dans la nuit scintillante. Mon cœur bat

Les vitres blanches pèsent sur ton visage

La frayeur dans tes yeux et le phare des oiseaux

Et le triangle de leurs ailes sur tes méplats

Tu marches sur le fil tendu et tremblant

Tes pieds écrivent dans le vide

La beauté te porte et soulève le vent

Et le bassin vissé avec son nœud de brume

L’eau ronde, les regards, les chaises renversées

Les gardiens pénétrant dans l’espace des quais

Le poids du passé des statues

La guerre passe sur ton cou. La guerre

Avec ses rafales de rire

La course, le fouet des branches, le souffle court

Le numéro de cervicales des prisonniers

Je te mords doucement entre les fusains

Je suis guidé par l’éclat de ta bouche

J’embrasse en souriant ton corps éblouissant.

« On arrête »

Je te tiens vivante au milieu du vide

Les doigts ronds sur tes tempes

Yeux noués, seins mordus,

Face au feu des rosiers

Prisonnière de ton chant

Je me penche sur toi, si lointaine de près

Je couds tes cheveux en arrière

Les lourdes masses du ciel refluent

Je vois tes yeux, ton front, ta beauté immortelle

Tu cours sur les tessons

Tu t’évades des apparences

Tu franchis les herses légères

Mon souffle court est sur toi

Tu pleures, tu me tues sans un mot

Couteau. Œil percé. Je pars

En arrière. Je n’entends plus la musique

Je monte dans le trou du Temps

J’atteins les régions de boue

Je ne danse pas, je vole

Je suis mort, donc je suis vivant.

Dormeuse

Je suivais son regard, sa vision modulée

Sa main sur son cou de lumière

Je voyais sur sa veine le jour et le péril

Battre, avec des zigzags de craie

Et sa bouche mordait la nuit

Et ses yeux mordaient le sommeil.

Il n’y a pas de ciel

Il n’y a pas de ciel, il n’y a que la lumière

Cette clarté jaillissant de toi

Dansant sur la pointe des feuilles

Dans le sous-bois où le froid nous entraîne

Et je connais le silence du temps

Et tu connais l’exil et la promesse

De beaux mensonges ont caressé ton corps

De mauvais rêves m’ont tiré en arrière

Et à présent rien ne reste du mal

Tu vas heurter le métal de la porte

Tu vas tourner la clé noire dans ton ventre

Tu vas sentir le bonheur remuer

Je vais sortir de mon corps éternel

Je vais entrer dans la forêt première

Je vais toucher ton visage de pierre

Je vais monter en toi et hors de toi

Et le ciel s’ouvre, et les yeux se referment

Le long voyage à travers le sommeil

La longue main du plaisir refermé

La longue vie de l’instant arrêté.

Contre-poison

Je suis avec toi dans le temps

Enroulés dans nos couvertures

Tu dors loin de moi et j’attends

Les longs doigts de la ville endormie

Redessinent tes yeux fermés

Je suis dans la cité du rêve

La montre bleue et l’écran noir

Le téléphone absent, le café dans la tasse

Les heures claires de la nuit

Plein de choses me manquent mais toi

Tu ne manques pas, tu me troues

Je sens le fruit de la douleur

S’ouvrir en deux entre tes paumes

Le suc délicieux et vivant

Coule sur ton poignet de velours

Petite vasque où je bois à genoux

Tu es glacée et ta lente salive

Pénètre les réseaux et les cordes

De mon corps nu, vibrant

Tous les bonheurs de la lumière sont venus

Par le philtre de ton regard

Ton rire vit en moi

Ta peau peinte avec le pinceau

Du matin – est ma lampe.

Porte du jour

Elle sortait de moi un bandeau sur les yeux

Le dénouait dans les coulisses

Sautait dans les avions et dans les ascenseurs

C’était la voyageuse

Son sac, sa ceinture, ses doubles manteaux

Sculptaient les contours de sa voix

Je la regardais s’éloigner dans le ciel

Je me pliais en deux sous la gifle du vide

Je coupais la musique

J’entendais le fracas de son

Rire amoureux

Hôtel

Montée en force de la pluie

Les lampes qui fixent l’écran

De la nuit, saturée de soie

Perforent la paresse

Et les vitres trouées pivotent

Sur la roue de l’œil

L’eau de la baignoire a durci

Les corps mouillés flottent à l’envers

Dans leurs appareils à la proue

Desquels remuent les beaux dragons

De la mémoire : film sans le son

Sommeil tordu dans les frissons

Longue nuit tournée sur le ventre

Longs cheveux noués d’épouvante

Long réveil, corps épanoui

Long passage du jour à la nuit

Long retour dans l’axe du jour

La jeune peintre

La dernière nuit était la plus secrète

Le plaisir portait un masque

Le ciel retenait le jour

Un ciel capable de mensonges

Une clé jetée dans la mer

Le froid dessinait des manteaux

La nudité des organes vitaux

Une femme avec ses cercles noirs

Qui descendait en dévissant le jour

Je la voyais dessiner ses blessures

Ses yeux schizo

Ses lunettes de rieuse

Elle m’a tué avec sa hache blanche

Le lit tenait lieu de cercueil

Les draps nous roulaient dans le sang

J’étais sage et j’étais la folie

J‘étais malade de l’amour de la vie

Je la voyais remonter dans le bleu

La première nuit avait les yeux ouverts.

Règles de vie

Tu es là, avec les yeux tournés vers la lumière

Je vois ta nuque, tes épaules rondes et nacrées

Et je vois le reflet de ton regard dans la trouée

Des nuages et dans le masque du soleil.

Je tire à moi l’espace en respirant entre mes poings

Je tourne dans un grand vent de papier qui se lève

Je gagne les espaces mathématiques du rêve

Je dors debout en jouissant entre tes reins

Je parle dans la nuit sans prononcer un mot

Personne ne se doute des mots de mon silence

Je déconnecte tous les appareils de voyance

Je suis mort n’importe où et je vis dans tes bras

La signature de ton sang sur le bleu des draps

Où la main de l’artiste infléchit les jambages

Révèle la blancheur de la première page

Tu écris en saignant le roman de ta voix.

Faire-part

Ta main lisse posée sur le ventre

Ta douceur transformée en griffes

Tu montes en arrière dans la langue

Tu tournes la tête et tu chantes

Ta beauté de monstre savant éclate

Le feu crépite dans mes veines.

Je meurs

Je vois tes yeux de soufre et de salpêtre

Le jeu du tourbillon qui troue le plafond

Le ciel devient panique

L’été brûle les dernières fleurs

Je suis entré dans la douleur

J’attends la fin du jour, l’œil crevé

Le cyclope de la tempête

J’attends le vin et la froideur

L’amour a plus d’un tour

Pour nous briser le cœur

Je n’ai jamais été joueur

Je suis entré dans la douleur

Je dessine dans l’air ton visage

J’entends le chant de ta voix,

Le bonheur que tu m’as donné

Que tu m’as repris

Et qui reviendra un jour

Sans moi.

Escalier

Un amour qui remonte aux sources du rêve

Qui  marche dans le vide

Une bouche de craie qui s’appuie sur la

Blessure, une bouche de poudre

Une longue brûlure en forme de feuille

Une jungle où tous les oiseaux sont morts

Où les serpents d’arbres se dénouent

Et où se love la gangrène

Un amour qui descend l’enfer en riant.

Vivre

J’ai connu l’enfance moissonneuse

Le nez arrogant

L’os saillant du poignet

Le petit signe réprobateur

Au moment de partir

La dernière gorgée de café bue

On récitait les mots de passe

Gardienne du périnée

Mystère du grand écart

On s’agenouillait face à face dans le ciel

Cet or, cette flèche entre les jambes

Cette ligne de vie pointillée

Qui vibrait de chaleur

Dans les derniers soubresauts du sommeil.

Zénith

C’était si bien le jardin aux yeux verts

Les portes ouvertes de la beauté

Le tremblement de la main de l’amour

Et l’espoir d’arriver à temps pour l’orage

C’était si bien le chemin dessiné

Avec le doigt sur la paume

Les lignes de vie, le signe du sourire

La profondeur de l’aiguille aimantée

C’était si bien dans le soleil un accident

D’oiseaux, le bruit aérien de la laine

Les tissus froissés, les ventres dénudés

Les plumes du génie de ta voix

C’était si bien la grandeur de la nuit

L’écriture rapide de nos spasmes

La prosodie du plaisir, fléchissant,

Remontant,  le feu, le feu, le feu

C’était si bien nos enfants courant sur le lit

Le bruit de la clé dans la porte

Et le visage qui se relève et le choc

Sans fin du retour de l’éternité.

Fuir

La certitude du salut mais la panique

Tout le jour deux par deux mon corps et son fantôme

Mon corps détruit par sa puissance immodérée

Retour rivière poème orgueil lividité

La carence qui est dans les jets de lumière

Le poivre sec du premier plaisir contumace

Ce sexe qui relève du délit d’initié

Tous les mots parachutes en torche

Panique ma panique ma fin du monde intime

Mais le ciel précoce dans

La nuit fraîche, ferme les yeux

Tasse les oreillers

Renaître à présent, le rire de Renoir

Te protège de tes cigarettes

Tu fumes dans le couloir verrouillé

Tu es la pluie dans la vitesse

Tu marches devant toi et tu tournes à demi

Ta nuque vers la hache

Tu ne mourras jamais

Tu habites hors du temps.

(mars-août 2010)

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