Derrida et les démons de Michel Onfray
5 novembre 2010, 19 h 34 mi
Filed under: Luc Dellisse

de la part de Luc Dellisse,  co- fondateur d’e-dito, des commentaires qu’on partage absolument:

 J’ai découvert avec commisération, dans le numéro du Nouvel Observateur du 4 novembre, l’article que Michel Onfray consacre à la biographie de Derrida par Benoît Peeters. Ou plutôt, feint de lui consacrer. Car tout révèle, dans ce long texte bavard et malveillant, qu’Onfray n’a pas du tout lu la biographie, et qu’il s’attaque à son auteur sur base d’un texte annexe, Trois ans avec Derrida, qui décrit l’étrange entreprise qu’implique une telle plongée dans la vie et la pensée d’un mort.

 

Dans ces « carnets d’un biographe », qui paraissent en même temps que la biographie, la modestie affichée face aux enjeux du projet, les difficultés rencontrées, les doutes avoués franchement, sont un contrepoint volontairement factuel à l’ambition de la biographie elle-même, et à l’énormité de l’entreprise. Onfray tente, non par analyse mais par divination, de déduire de quelques phrases picorées dans ce journal de bord ce qui peut bien figurer dans la biographie véritable. Il fait par exemple une « sortie » contre l’indiscrétion supposée de Peeters à l’égard des amours de Derrida avec une prénommée Sylviane. Rien de tel  en réalité: le lecteur véritable est frappé au contraire par la pudeur du biographe à ce sujet, et par la rareté volontaire des remarques et informations à ce sujet. Mais en cela comme en dix autres matières, il aurait fallu y aller voir de ses propres yeux.

 

Ecrire un article d’une page de revue sans un mot qui implique même indirectement qu’on a lu l’ouvrage incriminé: c’est l’aveu qu’on écrit de chic, mu par l’adrénaline, et sans pratiquer le moins de monde la méthode expérimentale illustrée par Pascal: lire le livre dont on prétend parler. Tout le contraire de la façon dont procédait Derrida, incroyablement « enfoncé », enfoui, dans les textes qu’il commentait. Derrida mérite mieux que ces panégyriques vagues et flous qu’esquisse Onfray, et il peut se passer d’un tel défenseur ».

 

Curieusement, l’article d’Onfray révèle bien la méthode du « philosophe » dans ses livres, tant celui sur l’horreur des religions que celui sur Freud: affirmations péremptoires et approximatives, lectures cursives et partiales, généralisations hâtives et surtout, foucades et mouvements d’humeur. Par là il se révèle idéologue et vaniteux, sans aucune des qualités de travail et d’esprit de suite qu’on attend d’un philosophe, d’un essayiste, voire d’un critique. 

 

Tant d’effets de manches et d’affirmations gratuites, de la part d’Onfray, visent peut être à masquer ce qui l’a en fait si fort monté contre le premier biographe de Derrida: une phrase du journal de bord de Peeters quelque peu critique à l’égard d’Onfray lui-même (Trois ans avec Derrida, p.237). 

 

Quand on a lu les textes d’Onfray sur l’athéisme ou sur Freud, on s’en veut presque de ses propres réticences à l’égard de la psychanalyse, ou de son propre athéisme. Car Onfray disqualifie ce qu’il défend, et redonne des lettres de noblesse à ce qu’il veut démolir. La biographie de Derrida sort confortée a contrario de ce fantôme d’article où Onfray se peint en creux, comme vide et comme fumée.

 

Quant à l’idée implicite que quelqu’un qui a écrit une biographie d’Hergé et des scénarios de bandes dessinées, comme c’est le cas de Peeters, ne peut par essence pas aborder la vie d’un philosophe, elle est atterrante, et d’autant plus ridicule qu’elle est un acte de paresse. Le Derrida de Peeters, philosophe de formation mais non de profession, est un modèle de savoir, de finesse et d’intégrité. S’intéresser par ailleurs à Hergé n’y change rien. Mieux vaut du reste étudier l’oeuvre d’un artiste graphique avec le regard d’un philosophe que de parler de Freud ou de Derrida avec les moyens conceptuels des Dupond et Dupont.

 

Luc Dellisse

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https://christiangatard.wordpress.com/category/actualite-et-nouveautes-de-dito/

Luc est rejoint cette affaire par des articles bien sentis, dont celui de Michel Rotfus dans Mediapart http://www.mediapart.fr/club/blog/michelrotfusorangefr/051110/les-parerga-de-michel-onfray

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