Notre Dame
12 janvier 2011, 18 h 09 mi
Filed under: Luc Dellisse

Vous êtes sur le blog de Luc Dellisse et vous allez lire Notre-Dame, sa toute dernière contribution.

 Juste après glissez vous dans ses chroniques  sur http://www.lesimpressionsnouvelles.com/category/50/53/ (gardez la date: le 8 avril!!! C’est la date de lancement de son dernier roman. Les Atlantides. Aux Impressions Nouvelles.)

mais tout de suite, régalez-vous… 

 

Notre Dame

Ainsi, les contes de fées existent, et il y avait une fois une exilée issue d’un lointain pays de l’Est qui vivait à côté de Paris et qui avait peur de passer à côté de la vie. Elle avait été une très jeune épouse et une très jeune voyageuse, elle avait été aimée et trahie et perdue trois fois, elle avait été femme d’affaires et receleuse de bijoux volés et rock star locale, et bien d’autres choses encore, elle avait vécu à Vilnius et à Katmandou. Elle aimait les voyages, les rencontres et les récits mystiques. Elle écrivait des poèmes en russe et des chansons en anglais. Elle croyait au bouddhisme tantrique et à la réincarnation. Elle pensait que si elle ratait cette vie-ci, elle perdrait dans l’invisible d’autres parties, dans d’autres jeux.

 Il n’y avait aucune folie en elle. Elle abordait chaque journée avec courage et avec peur. Comme elle était jeune et belle, elle avait beaucoup d’amis. La plupart de ses amis connaissaient d’elle surtout son rire, et l’appelaient la nuit pour lui confier leurs tourments. Elle leur répondait à mi-voix, dans le sas du téléphone, pour ne pas réveiller son petit garçon qui dormait. Elle donnait sans compter, en puisant dans son âme, et le matin elle était fatiguée. Elle se faisait du thé, elle allumait une cigarette, elle conduisait son fils à l’école, puis elle ouvrait un dictionnaire franco-russe, son écran de poche, et elle écrivait une lettre de candidature. Elle aimait la poésie et le cinéma, elle avait décidé de reprendre des études, si elle pouvait.

 Elle connaissait mal Paris, qui était pour elle un grand couloir gris-bleu avec quelques repères, quelques oasis, où on s’assied aux terrasses devant une tasse de café vide et un cendrier plein. Une de ces oasis était la cathédrale, Notre-Dame de Paris. Elle y était entrée un jour, comme tant de touristes et d’amoureux, dans cette coquille vide où flottait encore la Présence. Elle avait marché en tournant, suivant dans le sens des aiguilles la nef latérale, un des chemins de ronde de l’esprit. Elle avait fait ce chemin plusieurs fois, tantôt regardant, et tantôt songeant, et tantôt regardant en songeant. Elle s’était arrêtée devant une Vierge blanche, une statue de jeune femme serrant son enfant de pierre, elle avait lu les mots naïfs qui disaient que cette Vierge veillait sur les voyageurs et les étudiants. Des rangées de pointes noires, entre les deux femmes, attendaient les prières et les bougies. Un tronc en fer forgé attendait les offrandes. La voyageuse, l’étudiante, hésitait et songeait.

 Elle comprenait très bien le système des offrandes et des bougies, elle le trouvait logique. Elle n’avait aucun préjugé pour ou contre les religions révélées. Elle cherchait les recettes qui fonctionnent et non les illusions rassurantes. Elle savait exactement ce qu’elle possédait et ce qui lui manquait. Elle possédait la foi et l’espérance. Il lui manquait une clé pour entrer dans la vie. Et il lui manquait l’amour.

 Elle avait si souvent aimé et été aimée qu’elle pensait parfois que l’amour en était au même stade de vérité que la poésie. Quelque chose qui a existé, dont on trouve la trace encore éblouissante dans les livres, mais qui n’arrive plus de nos jours. Les mots chantent encore mais ils ne disent plus le secret du monde. Les cœurs battent encore, les voix tremblent encore, les yeux brillent, les corps jouissent, mais quand on se réveille après une nuit d’amour, on voit le vide sur l’oreille; la nuit blanche se mêle au jour noir.

C’était une femme qui n’avait renoncé à rien et n’avait pas peur de demander ce qui lui manquait. Elle n’avait aucune dette. Elle rendait toujours ce qu’elle avait reçu. Elle s’est demandé ce qu’elle glisserait dans le tronc des offrandes, mais elle connaissait déjà la réponse. Il y avait dans son sac un petit bracelet d’argent, un cadeau de son père, sans grande valeur marchande. Elle y tenait et elle n’y tenait pas. Elle n’y tenait pas, ne le trouvait pas vraiment joli, n’avait pas envie de le porter. Mais elle y tenait, ne l’avait jamais perdu, au fil des voyages, ne l’avait jamais vendu, et l’emportait toujours avec elle dans son sac. Elle a fouillé son sac, a senti la petite chaîne du bracelet d’argent sous ses doigts, elle l’a pris et l’a glissé dans la fente du tronc noir.

 Il ne fallait pas oublier de faire un vœu. Elle avait deux vœux à faire mais elle n’avait qu’un bracelet d’argent à dédier à la Vierge et donc elle a pensé en une seule phrase les deux choses, faites que je réussisse mon concours d’entrée à l’école et faites que je reçoive l’amour.

Cette histoire se passe de nos jours et il faut la prendre avec les précautions d’usage. Il n’y a pas de Vierge et pas d’offrande et pas de miracles. Il n’y a que des statues peintes et de l’argent glissé dans un tronc et qui sert aux frais de chauffage des églises et au salaire de prêtres. C’est pourquoi il n’est pas sûr que nous puissions connaître vraiment la fin de l’histoire. Toute étudiante qui passe un concours d’entrée est susceptible de le réussir. Toute femme un peu vivante, et belle, peut rencontrer un homme qui la choisit et qui l’aime plus que tout. Les miracles ne nous aident pas à comprendre et donc ne servent à rien. Au sens le plus fort, il n’y a jamais de miracles. Mais d’un point de vue romanesque, on peut noter que l’offrande a été acceptée.

Luc Dellisse, janvier 2011

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