Le Japon et la fin du monde
26 avril 2011, 7 h 10 mi
Filed under: Luc Dellisse

Le Japon et la fin du monde

 

On sait désormais à quoi ressemblera la fin du monde. Elle ressemblera à ce qui se passe sous nos yeux au Japon.

Le monde n’est pas en péril de finir tout de suite. Le processus d’effacement n’est pas encore engagé. Mais la catastrophe du Japon nous propose une maquette, une simulation à grande échelle, de ce qui sera un jour, véritablement, la fin.

Vagues géantes surgies d’une mer calme, navires arrachés, plages pilonnées, territoires engloutis, voitures, maisons et routes balayées d’un revers,  électricité coupée, eau potable disparue, aéroports hors service, amas de ferrailles sans fin, nombre de morts qui augmente en exponentielle, les centaines devenant milliers, dizaines de milliers.

Et les centrales d’énergie frappées au cœur. Certaines qui s’ouvrent en deux comme des fruits, d’autres qui cèdent, écrasées par leur propre force. Elles libèrent autour d’elles un rayonnement empoisonné, transformant les espaces de vie en zone interdites.

En regardant les images du Japon, et le courage magnifique de ce peuple blessé comme aucun peuple ne l’a été en dehors de la guerre, et son aveuglement à construire des usines atomiques sur des zones sismiques, on distingue mieux la beauté et le perte de cette aventure qui laisse entrevoir, par ondes concentriques, ses limites, à présent dessinées.

Tout, un jour, ressemblera à ce ravage, mais à l’échelle du monde entier.

La fin du monde ne viendra pas en un jour. Ce ne sera pas un événement unique, une déflagration instantanée et universelle : ce sera une accumulation. Ce ne sera pas un coup ou deux ou trois, il y en aura cent, puis mille, sur un rythme toujours plus rapide, dans une série de frappes échelonnées tombant sur les quatre coins du monde à la fois.

Nous serons détruits par des forces fractionnées.

Il y aura une série d’attaques, graves et d’une gravité croissante. Elles désorganiseront les activités, couperont l’alimentation des machines, puis l’alimentation des humains, et feront un choix toujours plus radical dans les espèces survivantes.

Il y aura un effet de chaîne, un système multiplicateur, les secousses sismiques deviendront spirales, les ruines provoqueront le désordre et le désordre la pénurie et la pénurie la violence et la violence la perte de contrôle, entraînant la régression de l’ordre humain, qui perdra sa raison et son sens.

L’acheminement des secours, puis l’organisation des services et des soins, puis la vie en société, même les liens de solidarité et de famille, deviendront largement impossibles, L’épidémie et les pillages remplaceront l’organisation du travail et des loisirs. Des territoires seront sacrifiés à d’autres, des populations entières déplacées. Les maladies qui ne seront pas soignables sur le vif, les traitements lents et subtils, disparaîtront de la carte des hôpitaux. La production de médicaments deviendra aléatoire, et entièrement vouée à quelques problèmes vitaux. La mort et la souffrance cesseront d’être traitées de façon individuelle, et n’appartiendront plus qu’au domaine statistique. Les enterrements aussi seront collectifs. Une partie de l’essence disponible servira au réservoir des bulldozers.

L’apartheid sera rétabli sur tous les territoires encore émergés. Le mensonge d’Etat deviendra la forme principale de communication. Pour éviter les paniques et les émeutes, on dissimulera à certains pays qu’ils vont disparaître avant d’autres, que leur tour est venu.

La politique de la terre brûlée deviendra la seule politique ; l’égoïsme, la seule vision.

Les élites seront à la fête : il leur servira enfin à quelque chose d’être les élites, c’est-à-dire les sphères réellement possédantes. Elles auront un accès prioritaire à l’électricité, à la chaleur, à l’eau, et même au bonheur – quand ces biens de première nécessité seront placés hors d’atteinte du plus grand nombre des survivants.

La fièvre gagnera les cœurs. Le sexe prendra une importance démesurée. L’envie de jouir avant de disparaître l’emportera sur la tentative de sauver quelque chose de l’esprit.

Cela procèdera par fragments, par murs qu’on démonte bloc par bloc. Ce sera un puzzle à l’envers.

La vie humaine était une fable, un rêve de machines. Il suffit de se réveiller un instant. On voit l’horreur se mettre en place, sous ses yeux.

On voit scintiller, à perte de vue, là où la mer ne viendra plus, les terrains vagues d’une planète morte.


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