Culte solaire
11 mai 2011, 6 h 01 mi
Filed under: Luc Dellisse

 

Revoilà l’été, un peu avant le terme. La chaleur est là, déjà bien installée.  Une fois de plus, il va falloir jouer à qui perd gagne avec le soleil. Une fois de plus, je vais retrouver le sourire radieux des gens dans la rue, et les longues jambes des femmes à nouveau visibles, et la langueur des apéritifs aux terrasses des cafés. Une fois de plus, je vais chercher à m’enchanter de ces fêtes minuscules, sans y parvenir tout à fait.

            Il fait chaud : je suis mal.

            Pour l’essentiel, la splendeur estivale me tue. Je dois m’arranger avec un corps souffrant, une tête douloureuse, un estomac noué. Entre mai et septembre, ma capacité de bonheur est plombée, mon esprit tourne au ralenti, mon appétit de vie réduit presque à rien.

            La souffrance causée par l’été est une expérience incommunicable. Plus incommunicable qu’une révélation mystique ou que la télépathie des insectes.

            Il m’arrive parfois de décrire le pur bonheur que me donnent la rigueur de l’hiver, le miroir de la glace, les promenades emmitouflées, les soirées sans commencement ni fin. Les visages se ferment, l’indignation paraît. Je serais un ogre décrivant la saveur de jeunes enfants rôtis en broche que je n’obtiendrais pas un recul plus marqué.

            Quelque chose se déclenche, chez la plupart des gens, quelque chose de l’ordre de la religion des premiers âges, de la joie de quitter l’humidité et la pénombre de sa caverne, quand ça revient. Ca :  le soleil qui s’installe au zénith, l’air radioactif, les heures longues et de plus en plus chaudes, l’odeur de feuilles chauffées, d’asphalte fondu, d’herbe détruite, de marbre mordu par le ciel.

            J’essaie de ne pas en vouloir à mes congénères de jouir de ce qui me tue.

            J’y arrive par moments.

            Je connais encore, au sortir de la touffeur de l’ombre, l’émoi de courir pieds nus sur le gravier du jardin, quand le téléphone sonne, et que le corps se sent durcir en appuyant contre l’air chaud.

            L’enfance est là, rayonnante, immortelle.

            J’étais à un enterrement la semaine dernière. Il faisait déjà torride. Des enfants, le cou nimbé de lumière brûlante, couraient jambes nues entre les tombes, et déplaçaient des blocs d’air en fusion, et ils riaient. C’était bien.

            La mort est la vie des autres, m’a-t-il paru en voyant ces enfants dorés par le feu se déplacer en zigzag, dans les rayonnages du cimetière.

            Il y a en moi un autre corps que le mien, un corps érotique extérieur, qui aime aussi le soleil  à cause du souvenir, et qui capte le désir dans les vibrations de la pierre, de l’air, de l’ambre solaire. Il coexiste mon être intime, qui n’aime au fond qu’un certain froid lucide, et qui, s’il s’image le paradis terrestre, se le représente sous les espèces d’un fjord scandinave. Mon paganisme romain est un sauna au milieu de neiges idéales.

Luc Dellisse


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