L’argent est un tueur à nos trousses
22 juin 2011, 16 h 27 mi
Filed under: Luc Dellisse
L’argent est un tueur à nos trousses
(une livraison de Luc Dellisse à propos d’Insolvables)
 
On peut constater tous les jours que l’argent est un apartheid : tout est fait pour que nous voyions bien en face à quoi sert l’argent, et en même temps, tout conspire à rendre probable, et utile au système en place, que nous en ayons fort peu. En sorte que nous regardons la vie à travers les barreaux qui nous empêchent d’y accéder. On peut remarquer aussi que la meilleure et la plus simple façon de gagner de l’argent n’est pas de travailler, mais d’avoir déjà de l’argent et de le faire travailler à sa place. On peut surtout noter que l’argent est une culture, qui fournit les moyens de se servir de l’argent, et donc de se servir du monde – la pauvreté devenant du même coup un manque d’usage du monde : on n’agit plus, on consomme, notre décor est fait de produits de base, le monde n’est plus une planète bleue, belle et mortelle, mais une succursale d’Aldi ou d’Easy jet.
Dans tout ces cas de figure, on ne se situe jamais en dehors de l’argent. Et le manque d’argent est moins une pauvreté comptable ou une gêne matérielle qu’une caractérisation : on est pauvre comme on est vieux ou comme on est gros – d’ailleurs pour les mêmes raisons. Cela n’empêche pas de vivre, ça empêche d’exister.
Mais il existe d’autres cas, plus souterrains : vous êtes sortis du jeu, vous n’avez plus de revenus, plus de crédit, plus de cash, plus de ressources. Ni de carte de banque, compte en banque, CEL, PEL, RIB, IBAN, tirelire, menue monnaie.  Fini, tout cela. Le monde s’apprête à vous lourder. Vous n’êtes plus quelqu’un qui a trop peu d’argent, vous êtes quelqu’un que l’argent a quitté pour toujours. 
Même la pauvreté vous devient inaccessible. Le sang du monde n’irrigue plus vos veines. Vous êtes un zombie, un fantôme exsangue.
Etes-vous mort pour autant ? Oui et non. Vous avez changé de monde. Vous êtes dans un autre continuum que vos anciens congénères. Vous n’avez rien.
Vos congénères, du reste, ne vous comprennent plus. Ils sont dans leur propre spirale. Ils ont des crédits, des projets de voyage, des loyers trop lourds, des budgets médicaux, des dettes. Ils sont « vivants ». Auprès d’eux, ce qui frappe, ce n’est pas votre dénuement, c’est votre légèreté.
Insolvables vient de paraître en libraire (Flammarion, mai 2011). Il raconte la vie sans argent, les portes refermées, l’effacement des jours anciens, l’exil de soi, précédant l’exil de sa terre natale. Il ne raconte pas l’inconvénient d’être pauvre mais la revanche de l’argent sur la pauvreté.
Il décrit sans métaphores excessives le jeu de rôle auquel nous nous prêtons tous assez bien et qui conduit à notre aliénation morale, sans aucun avantage pratique, sans raison même égoïste ou aveugle, puisque jouer le jeu signifie d’avoir en mains, à chaque donne, les cartes perdantes.
Ce livre n’est pas un pamphlet mais un manifeste. Car le monde de l’endettement croisé n’y est pas présenté comme un complot, mais comme une machine folle, où les bénéficiaires masqués ne sont même pas les maîtres du jeu. Ils en profitent, mais ils ne contrôlent rien. C’est une imbrication de profits et de pertes, les pertes finançant les profits, ce qui a pour effet que l’endettement, et non l’accumulation, devient la vérité du capital, convergeant à toute vitesse vers quelques chaises vides : les « maîtres » sont au Styx.
Le monde d’Insolvables est le monde de Matrix. L’univers est organisé pour nous faire croire au bonheur, alors que nous sommes rivés dans notre cellule, les pieds dans la boue et vivant la seule vie rêvée que nous procurent les électrodes connectés à notre cerveau. L’argent est virtuel, l’amour est virtuel, la vie est virtuelle. Le pouvoir consiste à se connecter à une vie imaginaire plus riche et plus valorisante que celle du peuple des solvables aliénés.
Il y a dans ce petit essai un roman implicite. Celui du secret dévoilé, de la bouteille à la mer,  du témoin rescapé et réfugié au bout du monde. Celui de la traque et de la cachette, du fuyard et des chiens de garde, chargés du nettoyage à sec et lancés à ses trousses.
J’ignore s’il y a réellement un personnage d’insolvable derrière ce récit, un homme déjà âgé, « sexagénaire », sur les rives du Mékong, fatigué, malade, dénué de toute ressource, dormant sous un toit en tôle ondulé, et qui a écrit ces 57 pages brûlantes parce qu’il ne pouvait plus se taire, parce que les mots retenus sont de la lave en fusion. Le livre est peut-être le subterfuge d’un économiste alerte, doté à la fois du sens de l’humour et du sens de la pédagogie, une sorte d’oncle Bernard ou d’oncle Jérémie du système, appelant à la raison, juché sur son promontoire qui surplombe la mer de l’argent.
Mais à l’évidence, c’est le texte d’un écrivain, maître de son art, revenu des illusions de jouissance et de possession, qui n’a d’autre richesse que ses idées et sa syntaxe, qui a fait la paix en lui, qui n’a plus aucune raison de nous mentir, et qui nous parle comme personne ne le fait, pour nous redonner confiance et liberté, lui, Robinson, seul là-bas, sur une île de l’esprit.   .
 
Luc Dellisse
 
 

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