En attendant la poésie
6 novembre 2011, 7 h 27 mi
Filed under: Luc Dellisse



La poésie n’occupe aucune place, même cachée, même mineure, dans la société actuelle. Aucune. Le texte, l’écriture, gouvernent toujours le monde, mais à condition qu’ils informent, qu’ils communiquent – et qu’ils substituent les mots aux faits.

La poésie est le pari inverse, très exactement.

Le domaine de la poésie, c’est la vision pure, exacte, resserrée, de ce que le monde présente de plus sensible et de plus visible. Une évocation du réel, du vécu, non pas déroulée comme un film qui suit une trame précise et univoque, mais multipliée à l’infini, en autant de facettes qu’il y a d’instants stockés dans notre mémoire imaginaire.

Même chez quelques personnes qui disent la fréquenter, la notion de poésie est extrêmement floue et ne se distingue en rien de la chanson ou de l’opérette. Le contraire serait une surprise. Notre époque enseignant dans les écoles, sans doute pour brouiller les cartes, ou pour hâter la disparition du bonheur, que les fables de Jacques Prévert ou les blagues de Georges Brassens (ces deux inventeurs de l’anarcho-poujadisme) sont de la poésie, les raisons pour lesquelles ce n’en est pas restent parfaitement ignorées.

La poésie est absente de notre esprit et de notre vie. Il est intéressant d’imaginer qu’elle reviendra un jour – par exemple dans vingt ans. Que l’expérience précise, acérée et cruelle de l’imaginaire poétique retrouvera sa place dans la création du monde.

Il ne suffit pas d’attendre ce retour imprévisible, et sans doute improbable. Il faut s’y appliquer de toutes ses forces, avec les moyens du bord.

Ces moyens sont difficilement isolables en laboratoire. Ils supposent le courage des émotions, la curiosité des nœuds de la  langue, et la connaissance de quelques moments secrets, mais éclatants, de la poésie perdue : ici et ailleurs, jadis et maintenant.

Quelquefois, en marge des poèmes que j’écris et que je publie, quand le malheur du temps du temps s’y prête, j’essaie autre chose que la modernité apparente.

La semaine dernière, j’ai senti le mécanisme du vers régulier se mettre en place, moi qui ne l’ai jamais, en tout cas depuis la fin de l’adolescence, pratiqué ; éprouvé l’envie, dans un espace à part, n’appartenant plus à des espèces connues, d’écrire un vrai poème d’aujourd’hui selon une prosodie classique.

Et la curieuse petite machine lyrique s’est mise en route.

Ecrire en alexandrins, respecter des formes fixes, faire ricocher sans fracas inutile des rimes ni trop fortes, ni trop molles, ne présente que des difficultés insignifiantes, que le travail, la reprise, l’instinct, arrivent toujours à réduire.  Mais obtenir un effet direct, avec les ressorts d’une langue fluide, sans inversions, sans tournures archaïques, sans nymphes, sans pieds purs, sans « « ô vocatifs, et sans névrose incantatoire, pour relancer la machine de course du vers, est peut-être un peu plus acrobatique.

Voici donc deux des six sonnets réguliers écrits la semaine dernière : ils sont de la même inspiration que mes poèmes récents – désir, passion, déchirure, éblouissement, chagrin – et les petites prouesses faciles de l’alexandrin, de la rime, des longues et des brèves, des alternances masculines-féminines, des hémistiches ou du rythme ternaire, et du piège rentré des tercets, n’existent ici que pour produire un instant d’échos, avant de fondre dans le réel.

J’ai pensé que peut-être, cette expérience prosodique et lyrique avait un sens. Elle en a si elle peut s’entendre avec nos émotions et non avec notre culture, et  si l’inspiration n’est pas tuée par la forme classique.

L’expérience est en cours. La poésie, comme un nageur sous la glace, cherche le point de résistance le plus faible, pour éclater au grand jour.

Non mais mourir

L’‘orage renversé. Le ciel au fond du ventre

Le poids de la panique et la nuit sans couleur

Le tamtam sourd du temps étouffant la splendeur

Je sors de toi. Tu vis. Tu vois le jour. Tu entres

Les vagues de la nuit s’’en vont vers l’’invisible

Je plonge dans le corps ondulé de la mer

Aveugle, rayonnant et les yeux grands ouverts

Ta beauté dessinait le seul rêve possible

 

Je ne regrette pas ce grand amour en poudre

Non mais mourir qui viendra vite, et cette foudre

De bonheur dissipant les neiges du sommeil

Je n’’aurai plus tes yeux de fleurs et de voyance

Je n’’aurai plus ta main pour rester immortel

Je n’’aurai pas les derniers mots de ton silence.


D’autres que toi

D’autres que toi avaient des yeux pleins de lumière

Les seins durs écrasés par la guerre et la paix

Les longs regards par où coulait un sang épais

Les larmes, la surprise et la passion première

Le corps griffé partout qui était jouissance

Et le sang des baisers et leur saveur de miel

Et les ongles des mains qui reflétaient le ciel

Par toi seule j’allais au bout de la souffrance

Les huit membres cloués au mur comme des dieux

Nous étions ravagés par les éclats du feu

Dans ton sillage un jour durait la vie entière

Et  ton royaume avait la splendeur de la pierre

Jusqu’’au dernier sursaut du plaisir refluant

Lorsque la nuit passait ses pouvoirs au néant

Luc Dellisse


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