dans LE MAGAZINE DES LIVRES n°33
23 novembre 2011, 18 h 18 mi
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Christian Gatard

Christian Gatard est le fondateur de Gatard et Associés, cabinet d’études de marché international, et de christiangatard&go, conseil en stratégie. Sociologue, essayiste, romancier,

auteur de Nos 20 Prochaines Années paru en 2009, il termine son nouveau livre, Mythologies du Futur. Il propose de considérer les mythologies anciennes et modernes comme clés de lecture des temps à venir. Une démarche tout aussi sociologique que littéraire. Rencontre.

 

Propos recueillis par Joseph Vebret

— Qu’est-ce qui vous a amené à écrire Nos vingt prochaines années ?

Jean-Daniel Belfond était venu, à mon invitation, assister à une réunion de groupe marketing que j’avais organisée pour lui et les livres qu’il avait envie de tester devant les consommateurs. Il avait été très intéressé de voir comment on pouvait faire réagir les consommateurs sur une couverture, sur un concept, etc. Et puis nous avions déjeuné ensemble pour faire un débriefing. J’étais dans une réflexion, pas encore très précise, sur la prospective. Je sentais qu’il y avait des choses à faire de ce côté-là. C’est vrai que c’est dans l’air du temps, que ça intéresse désormais un peu tout le monde. Et puis je suis sociologue de formation : trente ans de terrain à travers le monde, pour réfléchir sur l’évolution de la société… Tout d’un coup, Jean-Daniel Belfond a pris son crayon et a gratté quelques mots sur la nappe. « Que fait-on dans nos vingt prochaines années ? » La réflexion s’est cristallisée sur ce titre, et c’est devenu notre processus de rencontre dans les jours qui ont suivi. Je lui ai envoyé un sommaire sur ce que pourrait être un livre sur nos vingt prochaines années, basé non pas sur la technologie ou la philosophie mais sur une sorte de sociologie créative, une sociologie qui serait un peu visionnaire sur ce que l’on allait pouvoir faire dans les vingt ans qui viennent, aussi bien dans les déplacements que dans la consommation, l’amour, la religion, etc. Depuis cette époque il m’a confié la direction de la collection Géographie du Futur. Nos projets sur 2012 sont passionnants. Je mettrai tout ça sur mon blog http://www.nos20prochainesannées.com…

— Alors, qu’allons-nous faire dans les vingt prochaines années ?

Il y a un premier principe : celui que j’appelle « l’effet de sidération ». Je suis absolument convaincu que nous allons vers un processus de sensualisation de plus en plus fort. On est à la recherche de choses qui font plus vibrer ; on est en train de mettre le curseur plus haut pour en prendre plein les yeux, pour avoir des expériences plus fortes ; on est dans une recherche d’extase qui me semble de plus en plus importante. C’est un premier principe.

Le second, j’en parle dans mes textes actuels, c’est le métissage. Nous sommes, à côté de cette forme de sensualisation, à la pêche de toutes les informations qui viennent du monde extérieur pour essayer de les hybrider, de les métisser. La Chine nous irrigue de ses informations contemporaines et de ses produits, mais l’inverse est vrai : un grand nombre de parents de la classe aisée chinoise envoit leurs enfants faire leurs études en dehors de l’Asie. Il y a une sorte de porosité du monde qui me semble importante.

Et puis on assiste à la réintroduction de l’artiste, de son rôle créatif. L’artiste d’autrefois, au XIXe siècle, était diabolisé dans sa chambre de bonne, il jouait sur le registre d’un romantisme exacerbé… C’est totalement terminé. Aujourd’hui, l’artiste, avec toute sa créativité personnelle, accepte les règles du jeu : c’est un artiste industriel, un homme qui est parfaitement capable de gérer son marché, etc.

— À l’instar de Steve Jobs…

Steve Jobs faisait totalement partie de cette nouvelle catégorie d’artistes industriels. Absolument. Et je pense que c’est aussi pour cela qu’il y a eu une émotion mondiale autour de lui. Dans la presse, on a fait une équivalence intéressante entre la mort de Kennedy, celle de John Lennon et celle de Steve Jobs. Ce sont des hommes a priori de mondes extrêmement différents, mais ils se rejoignent certainement dans une sorte d’archétype.

Les vingt prochaines années seront à mon avis très hautes en couleur. Et très certainement influencées, voire totalement phagocytées, par la notion de fracture. Nous sommes dans un monde où la fracture est de plus en plus abyssale, incontournable, entre les élites et le mainstream, entre les riches et les pauvres, entre les connectés et les non-connectés, entre les villes et les campagnes, entre l’hyper urbanisation des mégalopoles et la désertification du monde… Ce sont des sujets de livres de science-fiction, mais c’est très important. À cet égard, je voudrais dire que je crois beaucoup à la science-fiction. Je pense qu’elle a défriché et défriche de plus en plus les choses. On y trouve beaucoup d’intuition, beaucoup d’intelligence, un côté précurseur. Aujourd’hui, nous avons des Jules Verne que nous ignorons, mais qui sont très présents autour de nous et qui apportent beaucoup de choses.

— Revenons à vous. Vous vous dites un aventurier de l’éventuel et un adepte de la pensée buissonnière. C’est une belle formule !

« Aventurier de l’éventuel », la formule n’est pas de moi mais d’Olivier Philipponnat, directeur littéraire aux Éditions de L’Archipel.

Je pense que j’ai toujours un peu été aventurier. J’ai toujours été passionné par le fait de partir défricher des mondes. Bornéo a ainsi été une de mes passions pendant une quinzaine d’années. Je partais avec mon sac à dos dans les tribus pour découvrir soit leur propre vision de nous et des produits de la consommation occidentale, soit simplement à la découverte de moi crapahutant dans les sentiers, en me faisait construire des radeaux pour descendre les fleuves, et partant à la découverte de quelque chose qui m’a certainement toujours un peu poussé : les visions, les spéculations métaphysiques de ces gens-là. D’ailleurs, j’ai toujours été intéressé par la littérature anthropologique, par les mythes.

Mais même avec mon sac à dos, je suis une sorte d’intellectuel itinérant. Cela reste des aventures dont le vrai plaisir est de mélanger le fait de dormir dans les arbres et d’avoir une pensée métaphysique sur le monde. C’est ce qui est amusant. Et je suis également aventurier à Paris. Pendant une quinzaine d’années, j’ai eu un grand loft sur le canal Saint-Martin dans lequel on faisait des expériences de musique, de théâtre d’avant-garde, etc. C’est quelque chose qui m’intéressait. Je suis même aventurier dans mes romans, où je glisse plutôt du côté du réalisme fantastique.

Concernant la notion d’« éventuel », il s’agit de ne pas raisonner mais de se laisser porter par l’intuition du monde de demain, par l’inspiration. J’aime beaucoup cette idée d’inspiration, d’intuition. C’est finalement un outil de travail. Je crois beaucoup à la sérendipité. C’est une notion très à la mode, mais j’y suis très attaché. C’est sans doute là un des moteurs qui me porte dans mon nouveau livre. Sans doute liée à la synchronicité jungienne. Je crois assez volontiers à cela. L’« éventuel », c’est la fascination des possibles.

— Le livre sur lequel vous travaillez actuellement traite des mythologies du futur. Vous dites que les mythes anciens et modernes permettent d’expliquer le monde à venir.

L’expliquer, peut-être pas tout à fait. Mais j’ai le sentiment qu’ils sont une sorte de synopsis qui reste à écrire, à nourrir. Ils sont les synopsis des temps à venir, un peu comme si on ne pouvait pas faire autrement que de les réécrire à chaque époque. On réécrit à chaque époque un récit faustien, un récit prométhéen, un récit donjuanesque, etc. Et aussi, très probablement, des récits encore plus récents, comme un récit « sherlockholmesien »… Quand on gratte un peu ce qu’il y a derrière ces personnages, on voit bien qu’ils sont des archétypes, des façons d’expliquer le monde, de vivre plus ou moins bien le monde tel qu’il est aujourd’hui. Nous avons à notre disposition une assez vaste bibliothèque d’archétypes et il faut les convoquer, s’en servir comme étant des outils de navigation.

Dans mon livre, je décris cela d’une façon un peu particulière : c’est un essai dans lequel je suis extrêmement présent. Tout simplement parce que je raconte cette enquête buissonnière, c’est-à-dire une enquête qui n’est pas académique, une enquête qui se veut amusée et amusante, qui rencontre les vrais gens, et qui parle du monde tel qu’il est aujourd’hui… en m’impliquant.

Il y a un assez fabuleux livre ethnographique qui est fondateur de ce type de démarche : Les mots, la mort, les sorts de Jeanne Favret-Saada, qui raconte la sorcellerie contemporaine en Mayenne – une enquête qu’elle a menée entre 1960 et 1980. Ce livre est fabuleux à la fois sur le sujet, qui m’intéresse beaucoup, et sur le personnage de Jeanne Favret-Saada, observatrice et participante dans un monde finalement profondément violent et dangereux. Cela m’intéresse d’autant plus à titre personnel que mon père était médecin dans la Sarthe à l’époque, et je me souviens que dans ma petite enfance, il me parlait de sorciers, de sorcellerie… alors que lui était dans la science positive et avait une profonde interrogation face à ce qui se passait là. Bref, il y a quelque chose qui me fascinait dans cette idée. Je crois d’ailleurs que la sorcellerie, dans des formes contemporaines, reste extrêmement présente. Je le décris comme étant ce que j’appelle le paradigme Paracelse, cet alchimiste du XIVe qui a précisément fasciné Jung, qui était à la fois médecin, métaphysicien, sorcier, alchimiste, et qui avait une démarche profondément magique vis-à-vis de la science. On était dans la pensée magique. Aujourd’hui, je suis convaincu qu’on reste bien souvent dans la pensée magique par rapport à cela. Je travaille précisément sur un chapitre à ce sujet. Et la façon dont les fractales de Mandelbrot sont utilisées par toute cette cohorte d’ésotéristes, d’alchimistes postmodernes, des sortes d’incantations vis-à-vis de la matière. Cela donne le sentiment, parfaitement inacceptable pour la science positive et l’académie contemporaine, qu’il y a une âme dans les choses. Aujourd’hui, c’est parfaitement scandaleux. Alors que c’est parfaitement envisageable. Et cela crée une véritable tension.

— Les objets, les maisons ont une mémoire…

J’adhère à cela, mais l’informaticien qui a permis la construction d’une fusée qui envoie Hubble dans l’espace peut-il se permettre d’y croire aussi ? C’est une vraie question à laquelle je n’ai pas de réponse. C’est un des thèmes de mon livre.

En juin dernier, par sérendipité, à travers les recherches que je faisais sur Internet, je suis tombé sur un blog très intéressant à propos de l’alliance entre écologie et science-fiction. Je me suis rendu compte que ce blogueur allait participer quelques semaines plus tard un séminaire dans un tout petit village des Alpes de Haute-Provence qu’une équipe d’universitaires belges a totalement retapé dans les années 1950. Ce séminaire de quatre jours, sur la planète Mars, était organisé par l’université de Nice. J’ai réussi à me faire inviter et je me suis glissé pendant ces journées dans un univers absolument fabuleux qu’est celui des écrivains de science-fiction, des universitaires, qui réfléchissent de façon à la fois rationnelle et très poétique sur le monde de demain. J’en parle dans mon livre.

— Livre dans lequel vous identifiez trois « big-bangs mythologiques contemporains »…

Effectivement, des ondes de choc qui sont trois récits mythiques qui vont éclairer les temps à venir. Elles viennent de loin – les premiers frémissements se sont fait sentir au siècle dernier – ce qui peut assurer leur pérennité. Elles remplissent un certain nombre de critères-clés qui font d’elles des mythes, elles en ont l’étoffe. Elles expliquent plutôt bien une pratique sociale et la consolident, elles parlent du statut de l’être humain – dans ses rapports avec les autres, dans ses rapports avec le pouvoir, dans sa finalité.

— D’abord « la transparence obscène, mauvais présage »…

La transparence est la première onde de choc. Au départ, cette transparence se veut angélique. Au fond, il s’agit de déjouer les abus, lutter contre les mafias et les malfaçons. Les portiques sécurité des aéroports vous mettent complètement à poil ? C’est pour votre bien. On exhorte les entreprises à plus de sincérité en exigeant des labels de toute nature : il s’agit de prouver sa bonne foi. Puis les réseaux sociaux sont allés plus loin, inaugurant un espace d’impudeur fascinant. Tout est dit, écrit et publié sur tout dans l’instant et par tous. Chacun s’exprime, annonce, applaudit ou dénonce. Chacun a une opinion et la proclame, chacun (les gens, les états, les entreprises, les contre-pouvoirs…) se dévoile ou dévoile et accuse. C’est à une mise à nu du monde que l’on assiste.

La dissidence canaille des nouveaux médias de type WikiLeaks ou Mediapart a voulu balayer les Écuries d’Augias et à ce titre ils se sont décernés une médaille. Le mythe des travaux d’Hercule a ainsi repris du service !

Mais la vérité jusqu’à l’os entraine des dérives. À trop vouloir en faire, on se prend les pieds dans le tapis. La transparence s’est faite aussi policière et a installé des caméras de surveillance à tous les carrefours. Elle dévaste l’intimité, s’incruste dans les chambres à coucher et elle va jusqu’à l’utilisation légalisée de la nutrigénomique. Cette fois l’idée est la suivante : pour prévenir les risques médicaux on va surveiller jusque dans vos gênes ce que vous allez devoir manger pour réduire le déficit de la Sécurité sociale… alors vient un moment où ça va comme ça !

Car à force de tout montrer, trop et en détail, on finit par ne plus rien voir. L’addiction à la nourriture saine, la dictature du génome, l’obsession de la transparence sont bientôt mises en accusation. Un vent de révolte se lève : manger, boire devient peu à peu des actes de rébellion contre la dictature de ceux qui nous veulent du bien. La logique de la transparence est enfin comprise pour ce qu’elle : une logique obscène, quasi porno. Or la pornographie, comme dit Robbe-Grillet, c’est l’érotisme des autres, c’est au bout du compte d’être dépossédé de soi. La transparence a ces effets-là et son obscénité la voue à sa propre fin : on ne peut pas éternellement imposer aux gens de ne plus s’appartenir. On ne peut pas demander à la nature d’être contre nature.

La dictature de la transparence ne va pas durer éternellement, mais les ondes de choc qu’elle a déclenchées vont se faire sentir longtemps sous forme de résurgences plus ou moins violentes. Il y a et il y aura encore des évangélistes allumés en quête de grande lessive morale. La transparence leur apparait toujours comme l’argument absolu : Dieu voit tout ! disent-ils et diront-ils longtemps encore. (Ce qui permet de rappeler au passage que Dieu n’est pas mort du tout. Il a peut-être eu un petit coup de mou, mais il est maintenant en pleine forme).

L’onde de choc qui va ébranler cette imposture qu’est la transparence c’est le retour en grâce du secret de fabrication. On a tous un secret de fabrication, une formule unique qu’aucune politique de transparence dictatoriale ne peut dévoiler. Préserver le secret de sa propre fabrication, c’est préserver ce qui est unique en soi, ce qui distingue de la masse. Voilà une trame mythique, un script essentiel qui va rencontrer un joli succès: l’émergence du moi contre l’indifférencié des origines – un combat qui remonte à la nuit des temps.

Celui qui est capable sans défaillance de garder ce secret acquiert une force de domination qui lui confère un sentiment aigu de supériorité. Garder le secret de ce que l’on est, n’est-ce pas la quête de… l’alchimiste ?

Derrière l’image des alambics et la quête de la Pierre philosophale il y a bien longtemps qu’on a compris que l’alchimiste est à la recherche de l’essence des choses et au cœur des choses il y a lui-même. L’alchimiste « travaille » sur la matière en même temps que sur lui-même. Il est à la recherche du secret de fabrication de l’univers qui est aussi le secret de fabrication de chaque individu. Autrement dit il travaille aussi pour vous et moi. Est-ce ce que l’on appelle le sacré ? Peut-être. Si le sacré désigne ce qui est inaccessible, indisponible, mis hors du monde normal, objet de dévotion et de peur, alors non, ce n’est pas à ça que je fais référence. D’ailleurs cette notion-là de sacré va faire long feu, si ce n’est déjà le cas. Je retiendrais volontiers le terme de néo-sacré pour désigner ce qui émerge de nos jours. Une forme de sacré accessible et disponible, qui réintègre le monde normal en donnant l’exquis vertige que des mondes immenses sont à découvrir.

C’est un sacré de sidération devant le monde réel (fabuleux, abyssal, cosmique…) dont on sait qu’il reste à découvrir et dont on sait qu’on sait si peu de choses. La réalité de ce néo-sacré nous fuit sans doute : elle est à la fois technique et spirituelle, macrocosmique et microcosmique avec quelque chose comme une espièglerie cynique et ludique, quelque chose comme le rocher de Sisyphe ou L’Arlésienne, Godot peut-être. Quoi qu’il en soit c’est une claque à la transparence, la preuve que la transparence est un canular.

— Puis « l’hybridation dialogique, monstre apprivoisé »…

Laissons les alambics et observons l’onde de choc qu’est l’ère de l’hybridation. Nous pataugeons dedans. Sa marée monte : assemblage, métissages, United Colors, coexistences et conciliations et/ou amalgames, mélanges douteux, confusions et coups fourrés. On va bientôt en avoir jusqu’aux genoux. La voie est ouverte pour un autre mode de rapport au monde : l’ouverture aux contradictions, à l’irrévérence, à la valorisation des contrastes… bref à un avenir dialogique. La logique de l’un OU l’autre n’aura plus court. L’un ET l’autre vont devoir s’entendre.

Le métissage du monde, les nouvelles alliances, les assemblages hybrides sont déjà à l’œuvre au début de la seconde décennie du XXIe siècle. Et on n’a encore rien vu. Avec l’hybridation dialogique les cultures vont devenir de plus en plus poreuses, elles vont envisager de s’échanger leurs ADN. Des cargaisons entières de fonds mythiques attendent d‘être déversées dans leurs entrepôts mémoriels. Les civilisations vont-elles s’inoculer leurs secrets de fabrication ?

L’Extrême-Orient pourrait remplacer l’Extrême-Occident comme représentation symbolique des pouvoirs dominants et la Chine redevenir le Milieu du Monde qu’elle fut autrefois. Traduction de l’idée de porosité : les Asies se sont dans un premier temps abreuvées aux comptoirs européens, dévalisant les étals haut de gamme, déguisant leurs enfants en petits empereurs haute couture. La touche occidentale était du dernier chic. Les Asies ont ensuite mixé leurs propres mythes avec gourmandise à ceux de leurs anciens envahisseurs. Et l’extrême Europe a frissonné d’aise et de terreur en poussant ses fourgons jusqu’aux contreforts des Empires aux yeux bridés. Et là, le fier Européen s’est mis à goûter aux fables asiates.

Ces affaires-là, celles de la confrontation/mixtion entre la Grande Asie et l’Occident ou entre utopies des villes et utopies des champs, vont peut-être s’arranger, mais pas dans le sens qu’on croit (ou qu’on espère selon la position qu’on occupe sur l’échiquier stratégique planétaire ou sur l’échelle des salaires). Pas dans la domination insolente d’un monde sur l’autre. Personne ne va nécessairement gagner, c’est-à-dire profiter des fruits de ses victoires culturelles ou industrielles ou écologiques. La Chine ne peut laisser l’Europe les pieds au froid. Dans l’hypothèse d’un monde dialogique toute hégémonie fait long feu.

La survie est dans la coexistence.

Le scénario dialogique est une ère de réconciliation. C’est assez fragile. Les Européens ont envoyé à leur tour leurs enfants là-bas (finir leurs études à Shanghai) et le rapprochement géographique a remis les choses d’équerre. Mis à part quelques prédateurs hystériques, ça va plutôt bien passé. Pour autant je ne me sens pas Chinois à Shanghai et personne ne me le demande. Nous sommes tous des cohortes sous indications géostratégiques protégées. Normalement il est impossible de dépasser sa propre culture dit Edward T. Hall, spécialiste de l’interculturel. Empathie et curiosité ne sont pas synonymes de mixtion, fusion ou incorporation.

Rien ne semble annoncer le désir universel d’une incorporation/dissolution des gens et des cultures dans un grand tout qui serait une soupe finale sans goût ni saveur. Bien au contraire mes voyages, mes enquêtes me confirment tous les jours que chacun – vous, moi – tend vers la conservation d’une organisation, d’une structure, d’une forme, d’un fonctionnement qui lui est propre. Pas tant à titre strictement personnel, plutôt dans le cadre de sa cohorte de référence, de son groupe d’appartenance – plus ou moins élargi, plus ou moins réparti.

L’art de l’assemblage est plus fécond pour rendre compte de ce que pourra être un bon scénario mythique. L’art de l’assemblage c’est l’art d’apprivoiser les forces cachées dans les choses.

S’apprivoiser, encore, s’apprivoiser sans s’assujettir ? C’est dans l’Océan Indien, enquêtant sur le concept d’îles du futur, que j’ai commencé à cerner les contours de ce que pourrait être une hybridation respectueuse des identités de l’autre, d’une utopie dans laquelle chacun se sent libre d’exister sans ressentir le besoin de trucider son prochain. Là-bas on est dans le métissage réel. Pas de fantasme, pas de discours creux. L’apprivoisement est un apprentissage de longue haleine. On entend dire là-bas : Ile de la Réunion : métissage omelette, Ile Maurice : métissage œufs sur le plat. C’est dans les îles qu’il faut repérer les signaux faibles du vivre ensemble de demain.

Cela va bien se passer pour les uns, moins bien pour les autres, car l’hybridation a ses limites. Tout ne s’hybride pas comme ça. La résistance à l’hybridation sera sans doute une grande figure mythologique – elle l’est déjà : le monde ne se fracture-t-il pas entre une satiété arrogante d’un côté et une famine généralisée de l’autre ? Elle est numérique, esthétique, financière. Elle existe au niveau de la santé, du bien-être, de l’accès à l’éducation. Elle s’incarne dans les abymes qui se creusent entre le monde rural et le monde urbain, entre les banlieues en flammes et les ghettos chics organisés en fortin, ou inversement entre les banlieues vertes et privilégiées et les centres-villes dévastés.

Ces fractures sont là pour durer et génèrent rébellions, émeutes, mise à sac du palais-monde des nantis. La barbarie est une chose, mais le barbare en est une autre. Personne ne veut de la barbarie – qui est un concept barbare, mais le barbare n’a pas que des défauts : il participe de la nécessité revitalisante des catastrophes. Il pille, certes, mais il dissémine ce faisant des objets qui serviront à engendrer des formes sociales, des idées et des mythes nouveaux.

— Et enfin, « l’allégeance rebelle, divine friponne »…

Et demain ? L’allégeance rebelle ? C’est l’idée qu’il faut bien accepter les règles du jeu – la nature qu’il faut protéger, les estomacs qu’il faut remplir, la technologie qui permet de communiquer, un monde cruel et injuste, l’existence des picaros et des hidalgos. Et qu’au sein de cet ordre du monde mal fagoté il restera toujours une capacité d’impertinence et de rébellion. On finira par apprendre que c’est de l’intérieur qu’on pourra faire bouger les choses.

On pourrait aussi parler d’impertinence cérémonieuse. De quoi s’agit-il ? D’une sorte de choc en creux. Tout d’abord on va changer les règles, c’est-à-dire qu’on va les respecter… pour changer ! On va spéculer que les forces de l’histoire sont d’irrésistibles marées dont les almanachs sont enfin lisibles, que les mythes anciens sont les scripts du futur. On ne va pas certes penser que tout est écrit, mais que la notion de variations sur des thèmes connus est peut-être la meilleure, voire la seule façon d’avancer. On va donc s’intéresser à ce qui s’est passé avant. Lire peut-être les grands textes de l’humanité et leurs commentaires, s’intéresser à ce qui s’est passé autrefois. On va même accepter qu’il y ait une nature humaine.

Exit l’idéologie de la table rase, de la politique de la terre brûlée intellectuelle. On fait allégeance c’est-à-dire qu’on accepte de lui obéir, à la nature humaine – un tant soit peu. Non pas, encore une fois, qu’il n’y ait pas d’historiens, de penseurs patentés, d’intellectuels et de politiques qui nous aient alertés sur le besoin de comprendre l’histoire pour chevaucher le présent. Mais il y avait un nœud difficile à trancher qui restait en travers de la gorge. S’inventer la vie, c’était tout changer. Innover, bouleverser, disrupter. Panache prométhéen.

Était-ce bien nécessaire ? Ne voit-on pas que Prométhée s’essouffle ? Que son mythe a du plomb dans l’aile ?

On le dit métamorphosé, hagard, incapable de s’orienter.

Son frère Epithémée va prendre la relève. Il est le créateur des animaux à qui il donne tous les instruments nécessaires à la survie (fourrure, sabots, ailes, griffes, nageoires..). Il fait un bon boulot mais quand il commence à s’occuper de l’homme, il n’a plus rien en boutique. Sarcasmes des dieux. C’est comme ça : l’homme épithéméen – vous, moi – est vulnérable. Il doit se débrouiller dans un monde hostile. De plus en plus hostile : le feu prométhéen qui nous chauffât est devenu le feu nucléaire qui nous cramera. Mais on n’en restera pas là. Le frère ne vaut pas grand-chose. C’est un faible. Il a épousé Pandore pour faire plaisir à Prométhée, on sait ce qu’elle fait de ses cadeaux.

À qui faire confiance ? À celui dont il faut se méfier le plus : le Fripon Divin. Pas un mythe commode. Perturbateur, figure du panthéon universel des casseurs de codes, le trickster a le fumet exotique de l’empêcheur de tourner en rond, du casseur de méthode. Dérision, perpétuelle dérision.

Les Fripons Divins sont légions : Till Eulenspiegeul, l’espiègle, le Petit poucet, enfant malin, Amaguq, dieu inuit des farceurs et des loups, le Petit Bodiel de la Savane africaine, le Renart du Roman éponyme des XIIe et XIIIe siècles, les gnomes, les lutins, Tristan et Iseult eux-mêmes… il me semble que le Collège de Pataphysique…il parait même que Cendrillon…

Je n’ironise pas tant que cela.

Les idéologies, les religions, les visions du monde à géométrie variable vont se succéder, se confronter – négocier peut-être une paix des braves… mais au cœur de ces mondes vibrants, poreux, en chambardement constant, l’allégeance rebelle va émerger qui racontera l’histoire du monde qui vient, les contes populaires de demain.

— Votre démarche semble finalement très littéraire, plus que scientifique. Vous puisez dans la fiction pour créer du réel, alors que l’écrivain part du réel pour créer une fiction.

C’est profondément juste. Vous mettez le doigt sur quelque chose que je n’ai pas résolu. Je ne suis pas scientifique. J’ai une formation de sociologue. Mais profondément, je pense, oui, que ma démarche est littéraire.

Un de mes instruments de réflexion est précisément une boussole pour avancer entre réalité et fiction. D’autant plus que nous sommes aujourd’hui dans un monde où la réalité augmentée de nos machines technologiques fait que le distinguo entre ce qui paraît être de l’ordre du réel et ce qui paraît être de l’ordre de l’imaginaire est de plus en plus flou. À tel point qu’à un moment donné, on ne sait plus si ce qui nous entoure fait partie du réel ou pas. Mais cette question est presque dépassée. Aujourd’hui, nous sommes effectivement dans un monde où réel et imaginaire sont entrés en synergie, et il faut absolument faire avec.

Les transhumanistes pensent que, dans vingt ou trente ans, la capacité des ordinateurs sera telle que nous serons éventuellement capables de downloader notre intelligence dans un ordinateur et que, probablement, on pourra porter une petite boucle d’oreille dans laquelle il y aura la totalité de la mémoire de l’humanité.

— Sachant qu’aujourd’hui, un iPhone est plus puissant que les ordinateurs qui ont permis le premier alunissage…

Alors dans trente ans… ! Et il ne faut pas oublier que tout cela est exponentiel.

— Revenons à ce que la littérature et la fiction vous apportent dans votre démarche buissonnière pour imaginer et comprendre le monde de demain.

À travers la littérature, il y a le verbe, la parole, qui est opérative. Le fait de parler, c’est une des grandes explications de la sorcellerie par Jeanne Favret-Saada : tout tourne autour de la parole et de la prise de parole, de l’injonction, etc. Je ne suis pas du tout inquiet quant à la disparition de la phrase. Peut-être le livre papier a-t-il des soucis à se faire, mais la phrase, les mots, seront toujours absolument au cœur de la vie, de la désignation des choses, de l’interprétation des choses et de leur évolution. On fait avancer les choses par la parole.

Toute ma démarche, c’est vraiment de mettre la parole, la phrase, dans sa puissance intellectuelle de compréhension… donc peut-être aussi dans sa beauté esthétique, dans la beauté jubilatoire de ce qu’est la prise de parole. Peut-être la parole est-elle un instrument de navigation, mais c’est aussi et surtout un instrument d’exploration. La métaphore de la parole, c’est le brise-glace qui avance. La parole, c’est la masse solide qui casse la glace, qui permet cette exploration. Ensuite, derrière, il va y avoir d’autres formes de mise en scène. Mais le fait de prendre la parole, au sens littéral… on parle de pouvoir, de puissance, on parle de se mettre au centre.

Dans mon cas, je pense d’ailleurs que j’ai gagné toute ma vie par la parole. Mon métier est d’être modérateur de parole. Depuis trente ans, toutes les semaines, j’anime des groupes de travail, je sollicite la parole et je la propose.

— Êtes-vous un grand lecteur ?

Je dois lire environ trois livres par semaine. Je lis des romans, des essais… En ce moment, je redécouvre la science-fiction.

j’avais autrefois proposé à Jacques Goimard un doctorat de sémiologie portant sur une étude sémiologique comparée de science-fiction et de sciences occultes. Le hasard de la vie a fait que quelques mois plus tard, j’ai trouvé un travail dans une société d’études de communication. Cette thèse de doctorat que je n’ai jamais terminée, je l’ai toujours continuée à travers les romans, à travers tout ce que j’ai fait… ce qui mériterait d’être analysé ! Mon livre à paraître n’est qu’une nouvelle étape dans l’histoire de cette thèse qui ne sera jamais terminée… C’est une sorte de palimpseste de moi-même.

NOS VINGT PROCHAINES ANNÉES, Christian Gatard, Éditions de L’Archipel, 323 p., 22 €


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