Il faut réinventer les impressions d’enfance – nouvelle contribution de Luc Dellisse à la fabrique du futur
16 janvier 2012, 21 h 14 mi
Filed under: Luc Dellisse

La mise à feu de Koenigsmark

Un événement du passé ne subsiste que s’il fait partie de la splendeur du présent.

Son importance ne dépend pas de son authenticité, mais de son choc émotionnel. L’univers imaginaire, les voyages dans le temps de l’esprit, rendent un son plus clair que mainte anecdote de la vie réelle.

Ainsi je ne peux évoquer mes lectures anciennes que si elles m’ont laissé une trace vive, durable et en somme érotique dans l’esprit.

J’habite la Rome du Satiricon, je fréquente les mardis de Mallarmé, j’embrasse les seins de Gilberte ou d’Albertine, avec autant de réalité que dans l’action la plus directe ; et la saveur d’un verre de rhum dans un roman d’Hemingway est aussi forte que celle de mon café matinal. Ma première lecture d’Arsène Lupin se confond avec le grain de sable qui craquait sous la dent, mêlé à la chair de la gaufre que je mangeais au bord de la mer : ces découvertes continuent à rayonner.

A l’inverse, bien des faits vécus n’appartiennent pas au roman de la vie. Mon service militaire, mon second mariage, mon accident d’avion, pourtant rocambolesques, sont depuis longtemps raturés, biffés, rayés.

Car le moteur du souvenir, comme de l’écriture, ce n’est pas ce qu’on sait déjà, mais ce qu’on ne sait pas encore ; et on l’invente à mesure, non pour transcrire les chiffres de sa mémoire, mais pour les créer, et ainsi, les éprouver véritablement pour la première fois.

L’un des premiers romans que j’ai ouverts, de moi-même, sans regard d’adulte par-dessus mon épaule, m’est resté intime jusqu’à aujourd’hui. Je l’ai relu deux ou trois fois au seuil de l’adolescence, et ensuite plus jamais. Mais est toujours là, oublié, nécessaire, profond. C’était Koenigsmark de Pierre Benoît. Sans lui, tout aurait été très différent.

Ce n’est pas un de ces rares livres dont la connaissance vous rend plus riche et plus aigu. Dans ces enchantements de jeunesse, il n’y a pas de sacre. La royauté n’est permise qu’après coup. En somme, on lit peu de chefs d’œuvre à huit ans. On n’est pas équipé pour les opérations sous-marines du génie.

Pierre Benoît était une gloire faiblissante quand j’ai commencé à le lire, environ l’époque de sa mort. Le vaisseau spatial de Star Trek, les labyrinthes temporels de Barjavel et de Poul Anderson, les pyramides magnétiques du Matin des Magiciens, commençaient à nous fabriquer ce futur du présent qui allait se vérifier en juillet 1969, dans les craies blanches de la lune, et qui depuis n’a fait que croître. C’est elle qui nous permet aujourd’hui de circuler dans le moindre village, limousin,  berbère ou bochiman, connecté au silence des autres par les oreilles et par les yeux.

Ce renouvellement des paradigmes de l’aventure commençait à dater furieusement les paquebots, les malle-cabines, les méharis, les comptoirs maritimes, les cercles coloniaux, les diners priés, les femmes en robe longue et les chagrins secrets qui ont peuplé l’œuvre Pierre Benoît jusqu’en 1960 – après, il perd sa femme et mijote dans son deuil. Mais c’est aussi ce qui en faisait le charme, ce monde perdu.

Il arrive parfois que l’ancien monde et le nouveau, comme le feu et la glace, surgissant de deux côtés du réel, se touchent, et c’est l’explosion.

Ma rencontre avec Pierre Benoit fut cette explosion initiale, le roman dont est sorti mon propre roman, c’est-à-dire ma propre vie.

 

Koenismark, où se combinent la beauté des femmes et la magie des bibliothèques, a été pour moi, en moins d’une heure, la seconde naissance que j’attendais. Je me suis retrouvé pourvu, là, à huit ans, comme par dotation magique, de toutes les armes dont j’avais besoin : le goût de l’action et de l’aventure, l’impatience de l’amour, la violence de l’écriture et la certitude que la vraie vie n’est pas ailleurs.

Ma destinée m’est apparue comme un roman à vivre. J’ai pris la décision de le mener jusqu’au bout, et de mourir irradié par le bonheur.

J’avais quelque mérite à pressentir cet avenir heureux, car rien ne ressemblait moins à une promesse ou à une chance que l’endroit du monde où j’étais tombé ; je dois dire que la province flamande, le catholicisme superstitieux et borné, l’ignorance spéculative de mes parents, la singularité gothique de mes sœurs, et les convulsions de la société en train de mourir autour de nous, ne laissaient aucune place à l’espérance et à la charité.

Je me réfugiais dans un fracas de rêve, de violence et de voyages, strictement intérieurs.

Koenismark m’a miraculeusement aidé à sortir de mes ténèbres. Il a été une lampe-torche durant mon commencement – dans cette obscurité poussiéreuse où je baignais. La batterie est usée depuis longtemps : mais le pinceau de lumière continue à frapper et à ouvrir la nuit devant moi.

Bien plus que les grands événements et les grandes rencontres, il m’a fait.

Le contexte historique m’était assez étranger, dans ce tombeau d’ignorance où je vivais en famille, dans la plus parfaite incompréhension du monde et de ses mystères. Tout au plus, mon père, ancien prisonnier de guerre, frère d’un frère fusillé, fils d’une famille ruinée, nous avait élevé dans l’horreur de l’Allemagne : atavisme bénin et d’autant plus absurde aux yeux de ses enfants que le venin de l’Allemagne – ressort implicite du premier livre de Pierre Benoît – avait perdu l’essentiel de son acuité.

Toutefois il y avait quelque chose que je comprenais sans décryptage, lors de ma lecture enfantine de ce roman à la fois naïf et profond, tout pénétré de péril et de péché : un pétillement d’impatience déguisé en sagesse, une saveur de nuit blanche, une bouffée de parfum entre deux portes, qui me faisaient éprouver par anticipation ce qui plus tard deviendrait mon moteur personnel : la passion.

Cette passion, dans Koenigsmark, est celle qu’éprouve d’entrée de jeu Raoul Vignerte, un jeune professeur français qui débarque dans le palais grand-ducal  d’une petite principauté allemande. Il est fasciné par la femme du grand-duc: Aurore de Lautenbourg-Detmold, une splendide créature à pommettes slaves et esprit romanesque. Ses sentiments sont interdits, mais partagés.

Au moment où tout semble en place pour une résolution triomphante, l’histoire rattrape le héros, la guerre éclate entre la France et l’Allemagne, et à la fin, comme d’habitude, « il n’y a que la mort qui gagne ».  Mais je n’attachais pas une grande importance à ce contre-point historique. Mourir à la guerre ne faisait pas partie de mes priorités.

J’enviais le sort heureux d’élu invisible que Raoul occupait dans l’espace géométrique du château de fiction.  Non comme amant, mais comme être libre.

Je ne souhaitais pas, même par procuration, tenir Aurore dans mes bras. Mais boucler mes bagages, enfiler une veste de pluie, me glisser dans les rues qui conduisent au large, commencer à vivre autrement que dans l’imaginaire, appareiller.

J’ai voyagé beaucoup, en effet, dans l’espace virtuel trois continents. J’ai été d’une mobilité infernale. Mettre la main sur moi n’était pas à la portée de n’importe qui : il aurait fallu être au moins Interpol ou une femme déçue. Je n’intéressais pas Interpol.

J’ai été aussi, quelquefois, un amant de l’ombre. Si je retrouvais la nuit une amazone qui préférait ne pas trop m’exhiber au grand jour, j’étais préparé de longue main à ma double vie : maître du monde dans les rouages de l’écriture ; et n’importe qui, vivant caché, dans ma folle vie privée. Chaque voyage ou chaque chambre d’hôtel me renvoyait à un roman perpétuel. A tous les coups, j’étais mu par le sang souverain de cette histoire ancienne, et je courais masqué aux rendez-vous secrets que me donnaient la resplendissante Aurore : géant rapide qui avait pris le trot du mince, fluet, mélancolique et passionné Raoul Vignerte – mon nom caché, en quelque sorte. Koenigsmark a été mon filigrane

Les voies impénétrables de la fiction y prennent la forme magnétique de la femme fatale; non que certaines femmes soient plus maléfiques que d’autres, mais parce que le destin, chaque fois qu’il a besoin de nous, ne choisit pour éclaireur, ni un homme, ni une circonstance historique, mais une femme, et de ces rencontres dont nous pensons mourir, nous sortons transfigurés.

J’ai donc racheté par internet, le livre de Benoît, dans l’édition où je l’avais découvert. Et les libraires en ligne étant plus soigneux que je n’ai jamais été avec les objets de pure consommation, j’avais la jouissance de tenir entre mes mains, à l’état neuf, un livre de poche que je n’avais connu qu’en lambeaux.

Autant dire que l’histoire dont je me souvenais était doublée par une histoire réelle assez différente. Je ne gardais aucun souvenir du mariage d’Aurore avec son beau-frère, de la décharge de chevrotines en plein visage de Mélusine, amante et traitresse, ni du duel au browning entre les deux soupirants d’Aurore.

A première vue, c’est une œuvre lisse, contenue entre les bordures d’un imaginaire ratissé, et sans grandes perspectives. Mais elle révèle, quand on la déplie, des dimensions inattendues : le sexe, l’orgueil, la folie, la soumission héroïque au destin.

Une phrase faussement innocente : «  Ils étaient quatre, dont une femme, rose et jolie sous les fourrures réapparues », peut préparer l’explosion d’une vie tout entière – il est vrai que la fourrure est un signe de danger, et qu’aventuriers du XXIe siècle, nous avons entendu parler de Sacher-Masoch. Le sûr est que la passion est la conséquence nécessaire des rencontres fortuites et des visages innocents. Par des chemins circulaires, elle nous ramène au cœur de nous-mêmes – et la noirceur des choses ne nous quittera plus jamais.

Voulant ranimer, après si longtemps, l’intensité de ma première découverte, et la force syncrétique de mes impressions d’alors – je retrouve le glissement de mon corps dans les étroites failles de réel que la vie étriquée de mes parents et la tristesse profonde qui nous enserrait, laissaient subsister. Je m’écorchais à chaque mouvement, je laissais la peau de mon âme derrière moi en progressant ; mais chaque centimètre gagné me rapprochait de la lumière.

Les émotions qu’on accumule dans les prisons de l’enfance, en attendant d’être élargi par l’âge adulte, n’ont aucune valeur en soi ; elles n’existent que comme pièces de musée : la plupart seront sacrifiées pour nourrir le feu de notre liberté. Elles servent d’abord à créer des schémas mentaux, invisibles et secrets (mais non pas inconscients) dont dépend très exactement notre capacité d’être heureux.

  Luc Dellisse

  Janvier 2012


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