odon
10 mars 2012, 12 h 14 mi
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Mon premier contact avec Odon a eu lieu à la Chapelle de la Pitié Salpetrière en avril 2000. Grand choc. Rare. Choc, non. Effet aspirant. Pris au piège d’un maelström montant. L’œuvre était à l’œuvre, était au travail, était en action et cela seul comptait.

L’œuvre – toute œuvre sans doute – est une machine, une construction d’une incroyable complexité dont la représentation à un moment donné dans l’espace et dans le temps – dans cette chapelle par exemple qui a beau être et de très loin le lieu que je préfère pour rencontrer l’art contemporain – n’est qu’anecdotique. Un tableau, une sculpture, un roman ne font que fixer l’instant précis où l’œuvre rencontre celui qui le regarde. Hors de ce moment, l’œuvre vit aussi. Autrement. Dans le temps et sans doute dans d’autres temps, dans d’autres histoires. Et certainement dans d’autres lieux, dans des ailleurs sidéraux où elle rencontre des concepts totalement inconnus de l’homme, des sensations et des vertiges que nul n’imagine – parce que cela appartient aux mondes parallèles, à ce qu’on nomme le divin, faute de mots pour dire l’innommé. Un monde perdu

Tout cela était là. En suspension sous le Dôme. Les sept tressages gigantesques, immobiles, majestueux.

C’était donc l’œuvre d’Odon, immense dans la croisée

Instant précis de la rencontre qui nous faisait exister tous les deux, l’œuvre et moi. Nous nous sommes salués comme deux voyageurs venus de très loin. Nous avions mille choses à nous dire. Et nous nous les sommes dites.

Ca, c’est l’expérience absolue de la rencontre. L’indicible apocope : on commence le mot et on tronque la terminaison. Pas besoin de terminer. Surtout ne pas terminer. Je lis que Gilbert Lascault aborde ce thème. Finitude. Ouverture. Eternité de l’œuvre. Je vois bien que l’œuvre est sans cesse au travail. Elle revient à Nogent, parfois, dans l’atelier. Elle repart. Rechargée. Complétée. Complète. Cette fois. Complète au moment où je la rencontre. Disponible à d’autres charges de sens, de tressages. Quand elle reviendra. Ayant puisé ses recharges au loin.

Ce qu’écrit Gilbert Lascault épuise avec magnificence toute tentative. Il est juste partout. Il permet de rebondir sur l’œuvre, sur l’homme – je parlerai de l’homme tout à l’heure, je parlerai d’abord de la femme -. Lascault parle même de moi. Il repère le visiteur. Il me prend par la main. Recueille mon émotion. M’aide à la formuler. Il me donne les mots pour le dire. Mais je suis presque jaloux de ce Lascault ! J’ai envie de dire : hé ! à moi maintenant ! J’ai quelque chose à dire ! Et puis ce quelque chose est déjà épuisé, superbement magnifié par le regard de Lascault. Un  peu d’humilité ne me fait pas de mal de temps en temps.

Sacré bonhomme. Deux sacrés bonhommes parce qu’il faut sans doute un Odon pour qu’un Lascault écrive comme cela.

Alors je reviens à moi sous le dôme dans la Chapelle.

Je regarde autour de moi.

Qui est cette femme qui s’occupe du matériel ? Il est si tard ? J’approche. Conversation. Où j’apprends que nous sommes pays, l’artiste et son visiteur. Je suis né au Mans, 7 ans après lui. Et je me souviens de son nom d’avant. Et il a enseigné où je fus enseigné.

Colette a les yeux qui font vertige. Vertige sur l’œuvre de son mari. Elle donne envie d’en savoir plus. D’en faire plus.

Non pas que cette expérience complémentaire de la Rencontre avec le monde perdu – sorte de réplique sismique après la secousse originelle –  eut été nécessaire pour faire démarrer le processus : le mal était fait. Ou le bien, comme on voudra.

Le maelström ascendant m’avait déjà emporté.

J’échange avec Colette des numéros de téléphone. Quelques semaines vont passer…

Avant que ne passent ces semaines : cette suspension – Patak pense à Paul – la plus grande des sept (7 ?) tresses sous le dôme m’a projetée dans les pentes ombrageuses du Sépik et les rituels du Culte du Cargo.  Allusion à la  transversalité  de l’œuvre universelle. Coïncidence des formes et osmose de proximité avec le sacré. L’Irian Jaya, monde perdu.

J’appris donc que Odon était religieux.

« J’hésitais entre être pasteur et mon travail d’artiste ». Je suis bien sûr de l’avoir entendu me dire ça dans l’atelier de Nogent. Mais je n’ai pas entendu Odon faire des discours sur le sacré. Il parle plus volontiers du processus de fabrication de son travail. C’est à dire du rituel. De la longue élaboration qui aboutit à l’œuvre. Et encore une fois: œuvre apocopée et perspective. Jamais tout à fait terminée. Volontairement tronquée en quelque sorte, ce qui permet une vision, une ouverture vers le monde perdu.

Odon est très religieux (Saint Odon, ecclésiastique de renom et du moyen-age… je vous renvoie à Lascault).

Ce qui ne l’empêche pas de pratiquer le sacré.

L’un ne va pas sans l’autre, direz-vous. Pas si sûr. Eduqué chez les Jésuites (du Mans  –  voir plus haut –  quelques années après mon passage Odon enseignait là-bas !) je suis plutôt anticlérical mais fervent adepte de l’ordre sacré des choses. Et j’ai plutôt tendance à penser que la chose religieuse étouffe le sacré. C’est sûrement un combat d’arrière-garde.

Ce qui m’a tant ému dans les sept tressages de la Salpetrière, c’était cette appartenance aux mondes surnaturels, aux infra mondes. Au 19ème on aurait dit aux intersignes. De nos jours, on parlera de  synchronicité, ce mode de connexion, totalement différent de la relation causale, que Jung a convoqué, pour qualifier cette rencontre entre Odon et moi ( !?). Cette œuvre m’habitait et préexistait à notre rencontre. La rencontre est donc en miroir. Et le témoignage de cette rencontre est un voyage au-delà du miroir.

Je me plaisais à penser que toute œuvre d’art permet de remonter au commencement des temps, qu’elle permet de toucher à la vibration première qui a mis le monde au monde. C’était là une approche toute théorique, sans doute : j’ai retrouvé des bribes de cette métaphore l’autre jour en visitant une seconde fois l’atelier d’Odon – le Créateur au premier jour de la Création, c’est un peu toi quand tu joins les premières trames du tissage qui va devenir ce qu’il doit, disais-je à Odon.

Odon, créateur. Odon démiurge. Mais évidemment cela ne va pas dans une optique d’humilité religieuse face au Créateur en titre. Et Odon n’a pas répondu. Colette, magnanime, a souri avec indulgence.

J’ai rencontré Odon au moment des épreuves. Pourtant la découverte de la Salpé (voyez, ceci est une apocope en fonctionnement, parfaitement adéquate à la présente situation en s’autorisant d’une familiarité bienvenue) allait redonner de l’actualité à ma prétentieuse métaphore. Cette chapelle Saint Louis est un des plus beaux lieux de Paris. Pas trop connue du grand public et donc assez souvent vide. Quelle plénitude ! Ce vide attend, bien entendu. Odon a fait cet admirable travail d’ensemencement du vide.

Dans cette logique, la rencontre à la Salpé est forcément une sorte de mythe fondateur. Aussi, je me suis demandé si revoir le travail d’Odon ailleurs allait opérer la même magie. Tu parles ! Evidemment : Odon rayonne où qu’il soit.

Rayonnement intérieur et centripète  de l’homme. Rayonnement extérieur et centrifuge de l’œuvre car quel contraste avec l’humilité du bonhomme ! Quelle extraordinaire antithèse !

Odon est chuchotement. Son œuvre est un opéra baroque. Je crois qu’il ne sera pas contre cette métaphore-là.

L’artiste ne cherche ni ne trouve son œuvre – c’est l’œuvre qui le cherche et le trouve, le chevauche comme l’esprit comdomblé. Puis le laisse en l’état. Charge à lui de se reconstituer. De se régénérer. Et de se remettre à l’écoute de l’œuvre qui le survole sans cesse.

Voilà ce que les tresses m’ont révélé : nous ne sommes pas seuls dans l’univers. Quelque chose a chuchoté à l’oreille d’Odon – qui s’y connaît en chuchotement –. Ce quelque chose est un peu effrayant mais peut s’entendre sans frémir. C’est le conciliabule des musiciens des sphères.

Oh, j’entends déjà les sarcasmes. Gatard nous la joue gnostique. Il entend des voix. Ou il plaque ses fantasmes sur tout ce qui passe. Et en l’occurrence Odon fait bien l’affaire… qui n’est pas en reste dans les escapades sur les chemins buissonniers du sacré. D’ailleurs n’ont ils pas tous deux bu la même soupe des jésuites de Notre Dame de Ste Croix  dans les années 50?

Laissons passer l’orage.

Comme je n’ai gardé aucune tendresse pour ces curés, il doit y avoir autre chose. Qui n’est pas de l’ordre de l’anecdote. Je garde une idée juste : nous partageons un passé commun.

Allons plus loin. Plus loin dans le temps.

Dans le temps où nous n’étions pas encore. In illo tempore. Dans le temps où nous n’étions que poussière d’étoile. Ca a bien du exister, ce temps-là, hein, Odon ? C’était le temps où nous étions païens et nous passionnions pour l’harmonie du monde. Nous avons écouté ensemble, la musique des sphères ? Plus tard la musique des sphères fut une façon de glorifier Dieu. C’est là que nos chemins ont divergé. Mais c’était il y a si longtemps.

Allez, compassion pour les jaloux. Aujourd’hui après tant et tant de vies, nous nous retrouvons dans le vortex des tresses. Au cœur, au départ. Dans le moment précis où tu commences ton travail. Là, tu mets le doigt sur le doigt de Dieu et la pression est suffisante. Vous pouvez commencer à travailler. Moi, je regarde. Humble passager de votre nef interstellaire.

Je sais maintenant pourquoi dans la Chapelle de la Pitié Salpetrière, ça m’a fait un choc. Qui n’était pas un choc mais un effet aspirant. Je suis remonté avec lui au début des temps.

On pourrait dire que l’art d’Odon est une convocation.

Tout d’abord cette invitation/aspiration/élévation. La spirale apocope, le cercle ouvert, centrifuge : formes magiques pour entrer en conversation avec le sacré. Formes dictées à Odon par les Instances formes domptées par Odon ! Ses formes sont des porte-voix. C’est la fonction d’interpellation et c’est la première fonction. Celle qui m’a pris à la gorge quand je suis entré dans la Chapelle.

Deuxième fonction d’Odon:  Odon est un passeur. Le tressage est un navire qui  va vers l’autre rive. Rive des mondes parallèles. Découverte de l’au-delà. Les informations collectées par Odon  sur ces mondes mettent l’eau à la bouche.

Il s’agit bien d’un voyage et Odon est un le psychopompe. Si c’est lui qui mène ma barque vers l’au-delà, ça ira.

Troisième fonction d’Odon : quelque chose qui a à voir avec les musiciens des sphères. Sans doute s’agit-il des anges. Enfin,  de ce que, par euphémisation, nous appelons les anges. Les grandes tresses sont des nautiles, grands coquillages tournées vers le cosmos et qui font entendre la mer. La mer qu’on entend dans l’œuvre d’Odon, c’est plutôt l’Océan du bout de l’univers. A la naissance de cet océan : le chœur des anges, anges musiciens. Odon me les fait écouter. Ce sont les premiers sons du monde. On les appelle des anges. Je crois qu’ils sont bien plus dangereux que ça. Les tout premiers sons de l’univers, ça a du être quelque chose.

Notre histoire très ancienne, disais-je tout à l’heure. Oui. Odon / Caron, Odon / Lucifer (celui qui porte la lumière). Odon désigne et renomme des pans entiers de notre histoire.

La quatrième fonction d’Odon, la plus impressionnante, est celle de l’apocope et de la perspective, Odon est un déclencheur. Dans l’envahissement de la pensée Odon  fait son travail. Ne pas finir le texte pour en apercevoir les résurgences au loin, toujours plus loin Son / l’œuvre déclenche, ouvre, avec précaution, respect et toute puissance.

Oui, toute puissance.

Dans l’atelier de Nogent, Odon ramasse sur le sol la grande tresse au repos. Pendant quelques instants il ne se passe rien.

L’animal soudain déploie ses membres, pousse un cri sauvage et monte aux cieux dans un gémissement d’apocalypse.

La grande tresse est un oiseau immense venu du fond des âges, qui reprend son envol et terrifie l’enfant en nous.

Au cours des années suivantes je continuai de voir Odon.

Christian Gatard

et un texte de GILBERT LASCAULT « Gloire de l’espace et de l’infini » (extraits) 2001

Odon médite sur le fini et l’infini, sur l’origine et la continuité, sur chaque début de chaque œuvre et sur son développement. C’est au cœur de son atelier qu’il rêve du cosmos indéfini, de la voie lactée et au delà. Comme le dit Apollinaire, la voie lactée est une sœur lumineuse.

Les œuvres d’Odon seraient, en quelque sorte, des mandalas, des mises en lumière de l’ordre du monde, des objets de méditation et de prière, des supports destinés à penser, à rêver. L’œil suit les cheminements, les parcours d’un tressage.

Ces œuvres sont toujours abouties et ne sont jamais finies. Elles sont achevées et peuvent être sans cesse interminables. Telle œuvre, par exemple, peut être exposée dans un lieu ; puis elle revient dans son atelier ; et alors elle se développe, se continue, se propage, irradie, rayonne. Avec l’expansion de la spirale.

Naguère, les œuvres ont été limitées, délimitées, encadrées. Mais à partir de 1989, les spirales se prolongent et les comètes parcourent les orbites.

Odon, donne la sensation de l’infini. Et, dans ses Cahiers (Pléiade, 1974), Paul Valéry examine l’  » infini esthétique « . Il unit le divin et la sensation :  » Le divin dans la sensation et dans la chose, faite ou non, qui donne cette sensation, est le désir qu’elle excite d’être renouvelée ou prolongée sans limites. Répète ! Encore !  » Paul Valéry formule l’  » infini sous forme finie « . Selon lui,  » l’opération de l’artiste consiste à tenter d’enfermer un infini. Un infini potentiel dans un fini actuel « .

Vannier mystique, Odon tresse le papier originel et recommencé. Pêcheur pieux, il tend des filets répétés.

GILBERT LASCAULT « Gloire de l’espace et de l’infini » (extraits) 2001


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