2013 année terminus – lecture du Dellisse nouveau dans l’avion au dessus du Tibet
7 août 2012, 6 h 51 mi
Filed under: Actualité et nouveautés, Luc Dellisse

Lettre envoyée par le wi-fi de l’A380 entre Shanghai et Dubai.

Luc, mon cher ami

La lecture de ton livre relève d’une étonnante expérience : un texte vibrant, impertinent, désespéré et pourtant espérant. Ce qui vibre c’est l’actualité que me disent les journaux et magazines proposés à bord par des hôtesses déguisées en guichetière de harem kitsch. Pendant que le champagne coule à flots – et du meilleur dans le bar à cocktails de l’A380 qui survole le Tibet – les nouvelles du monde s’hybrident à la lecture de 2013 – Année Terminus. Les titres de la presse mondiale chancellent un moment, vibrant dans la page – c’est dans les avions que plus volontiers je lis la presse papier. Ils sont là en abondance, offerts et dépliables à l’infini, s’entassant tout autour de mon siège à géométrie généreusement variable, créant un océan de papiers froissés, irrécupérables. Quand un article m’intéresse je le photographie pour en garder trace, efficace mémoire technologique. En cette année 2012, pénultième à ton héroïne, une chose est sûre : la sombre mousson des effroyables nouvelles de notre monde est leur chasse gardée et voilà que tu viens mettre la pagaille. Il relève de leur privilège de dire les catastrophes atmosphériques, les cataclysmes financiers, les chamboulements politiques. Je sais bien que par ailleurs il y a toute la littérature de science fiction pour annoncer ce genre de choses. Mais c’est rarement pour tout de suite – sauf peut-être avec Orson Welles et sa lecture radiophonique de la Guerre des Mondes en 1938 ou plus récemment l’émission de 2006  à la Télévision Belge qui annonçait la séparation de la Belgique. Il y en a sans doute eu d’autres.

Pour l’instant, dans mon Airbus, j’hésite : j’ai dit que les mots vibraient sur les pages. Je t’épargne le fait que les maux aussi. C’est qu’il se passe quelque chose de tout à fait étonnant et qui ne doit rien au champagne que je n’ai pas encore gouté car une foule interlope se presse au bar, avide de compenser le prix du voyage par son équivalent symbolique en bulles de luxe. Les mots des journaux et magazines semblent eux déjà pris de boisson – effet des effluves du dit bar ? ou pris de vertige – effet de la proximité de ton texte ?  effet de sidération, alors, devant ce que tu narres ? A ce stade je ne sais pas encore dire. Mais je devine leur manège : ils ont repéré le virus qui va les phagocyter – ils sont rattrapés par ta fable, rejoints par ta littérature de guérilla et acculés par ton humour incandescent. Pour se venger de ton audace ils se glissent dans tes chapitres et tentent d’effrayants accouplements sémantiques entre virtuel et réel. Vient un moment de tension telle qu’il n’est guère possible de séparer l’un de l’autre, la lecture dellissienne du monde et celle de la presse mondiale. Se construisent alors sous mes yeux des chimères typographiques et sémantiques qui n’ont rien à envier au Panthéon Taoïste des pays que nous survolons. Ce sont dragons de feux terroristes, vouivres financières, hydres boursières et autres saintetés violentées. J’exagère bien sûr. Ce ne sont là que les ombres portées par ton exploration parfaitement maitrisée du cataclysme qui nous attend. J’en lis ici la version mythologisée, l’ombre projetée sur un monde d’ombres. Et je reviens à ton texte qui n’est ni un roman ni un document. Peut-être comme tu le prétends imprudemment une fable – mais cette course de la famille nucléaire à quatre enfants n’est pas elle-même un mythe moderne que tu nous concoctes ? Dans la tempête mondiale cette famille puissamment traditionnelle autour du père, cette famille en exode m’évoque une Légende des Siècles inversée où Caïn devient le chevalier errant qui regarde l’œil qui regarde dans la tombe avec ce qu’il faut de défi, de résolution, donc, pour que la peur se lise dans le premier tandis que le second – ton regard – se relève et laisse pantois le créateur.  Bref tu lui fais la nique, au Créateur. Tu reviens aux fondamentaux et tu donnes de quoi se préparer à la catastrophe.  Mieux : tu la métamorphoses. Pire : tu la rends « jouable ». Malin : tu sautes du Radeau de la Méduse à l’Arche de Noé. L’errance familiale vers Bruxelles est une véritable invention – une invention de ta vie, une invention romanesque, une vraie fausse fresque de notre temps. Ton livre documente la comédie du monde. Excuse le néologisme facile mais indispensable : ce qui se passe c’est l’invention de la documédie. Il s’agit ainsi de raconter des histoires qui permettent un nouveau rapport au monde dont on ne saurait jamais s’il est réel ou virtuel – et cela n’a plus d’importance depuis longtemps car il s’agit de la comédie transhumaine qui n’est pas forcément rigolote tous les jours mais qui est notre lot de tous les jours. Transhumaine. Ben oui. J’ai par hasard (même si bien entendu ce concept de hasard est une galéjade) relu ces jours-ci  et dans mes voyages aériens, sur mon Kindle , la préface de la Comédie Humaine. Pour 2 euros j’avais téléchargé tout Balzac, tout Jules Vernes, tout Poe, tout Lovecraft, tout Joyce, tout DH Lawrence…. Et emmené 2013 année terminus. Le style des Anciens est bien sûr un peu daté, ce qui a du charme…. Entre le Château des Carpathes et la Maison du Chat qui pelote, le Dellisse ! quel bonheur que la lecture… quel vice oui ô Larbaud ! Le style de Dellisse sera peut-être daté dans cent ans mais pour l’instant il me bluffe et m’accule – ô douleur exquise ! – à me remettre darre darre à écrire.

Je t’embrasse

C.

Le livre de Luc Dellisse aux Impressions Nouvelles

http://www.lesimpressionsnouvelles.com/catalogue/2013-annee-terminus-2/


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