Florence Bouchy a lu 2013 année terminus de Luc Dellisse. C’est dans le Monde des Livres du vendredi 24 aout et c’est bien vu
24 août 2012, 20 h 44 mi
Filed under: Actualité et nouveautés

Par un geste de légère anticipation, le narrateur de ce roman aux allures de conte philosophique envisage, fin 2013, les événements de 2011-2012, leurs conséquences économiques et politiques, et les transformations radicales que la crise suscite dans la vie quotidienne des Européens. Installé dans une époque nouvelle, il regarde et relit les signes qui pouvaient l’annoncer.

Le texte complet de Florence Bouchy:

D’un historien des idées qui publie son premier roman, comme le fait François Cusset, on attend avec curiosité qu’il renouvelle sa manière d’explorer ses objets d’étude de prédilection. Dans A l’abri du déclin du monde, l’auteur deFrench Theory et de La Décennie (La Découverte, 2003, 2006) s’en remet effectivement aux pouvoirs de la littérature pour saisir quelque chose de ce que peut bien être ou signifier le basculement d’une époque pour ceux qui le vivent. Comment savoir qu’elle décline ou disparaît, tant elle se joue de nous ?  » Je brouille surtout, sans cesse, la différence trompeuse entre le changement et la continuité, cette différence fragile qui organise les mondes « , lui fait dire le romancier.

Plus que tout autre genre, le roman saisit les indices sensibles du déclin ou de la disparition d’un monde.  » Je suis l’époque. Rien n’arrive à me dire, à bien me qualifier « , lit-on encore chez François Cusset.  » Je ressemble pourtant à quelque chose de précis, mais que personne n’a assez de distance pour embrasser d’un seul regard. «  Penser les moments de transformation historique sans céder à l’illusion rétrospective qui voit de la nécessité dans chaque événement semble bien être la mission que de nombreux écrivains contemporains assignent au roman. Que Jérôme Ferrari et son somptueux Sermon sur la chute de Rome nous consolent de l’effondrement d’un monde en faisant appel à saint Augustin, que Xabi Molia (Avant de disparaître, Seuil, 2011) ou Mathieu Larnaudie (Les Effondrés, Actes Sud, 2010) pointent les basculements idéologiques que laisse apparaître une période de crise, c’est à chaque fois l’époque polymorphe et son éventuelle agonie qui sollicitent le roman.

Ce même désir de traquer les indices d’un monde qui se défait court à travers au moins trois romans de cette rentrée. Outre A l’abri du déclin du monde, de François Cusset, 2013. Année terminus, de Luc Delisse, et Avant la chute, de Fabrice Humbert, rendent sensible l’emprise puissante de l’époque sur tout et tous, mais explorent aussi les forces de transformation qui y subsistent. D’un roman à l’autre, l’écriture relève les traces du délitement d’un monde, mais rien n’y dit que cet apparent déclin soit vraiment à déplorer.

Le regard le plus tragique est sans conteste celui de Fabrice Humbert. Il articule selon une mécanique implacable trois intrigues en apparence isolées en Colombie, au Mexique et dans une cité en France, montrant la capacité de l’époque à lier et à broyer les destinées individuelles. A l’échelle des individus, voire des pays, rien n’est bien clair ni n’apparaît significatif. De tout l’on peut dire qu’on  » ne comprit pas très bien comment cela arriva. Il y avait eu bien sûr des signes annonciateurs mais personne n’y avait vraiment pris garde car tous y étaient trop habitués. (…) Mais il fallait que le calme apparent, un peu léthargique, se fissure. Parce que c’était ainsi « . Fabrice Humbert renoue avec la fonction balzacienne du romancier comme analyste des rouages cachés du monde, comme décrypteur des principes organisateurs d’une époque qui en font la vigueur et peuvent aussi bien la conduire à sa perte. Ainsi en va-t-il des flux de marchandises, d’hommes et d’argent qui se sont mis à transiter à travers le globe avec une densité impossible à maîtriser, et décident de la forme et du tragique du roman. Tous les destins se mêlent,  » à différentes échelles, l’invraisemblable fourmillement de l’activité humaine tissant un lien fatal « .

Fabrice Humbert dresse le portrait d’un monde à bout de souffle, gangrené par l’argent, la corruption et les trafics dissimulés derrière les échanges légaux de marchandises. Il suit pas à pas les destinées de personnages en apparence adaptés à leur époque, ou semblant dotés des qualités pour y réussir, jusqu’à leur chute, emblématique des désordres qui signalent un changement, une transition vers un autre monde, plus violent encore celui-là. Il laisse néanmoins en suspens une question : les temps qui s’ouvrent sont-ils ceux d’une ère nouvelle, ou le simple paroxysme de la logique mercantile mondialisée du temps présent, qui brille de mille feux avant de s’effondrer ? Car si l’on croit le sénateur mexicain Urribal, dans le roman,  » c’est au moment où les êtres sont enveloppés de lumière qu’ils commencent à chuter. On croit qu’ils brillent alors qu’ils brûlent « .

Pour envisager son époque et libérer son regard englué dans le flux des événements, Luc Delisse choisit un dispositif original et en tout point opposé à celui de Fabrice Humbert, celui du roman de très légère anticipation, aux allures de conte philosophique. La projection à très court terme, donc risquée, n’est là que pour nous aider à voir le présent de notre époque, à mettre au jour ses lignes de force, en rehiérarchiser les événements, sans pour autant garantir une quelconque issue d’avance prévisible. On en vient presque à le regretter, d’ailleurs, tant l’ère nouvelle qui succède en 2013 aux crises que nous traversons peut paraître sympathique.  » Le nouvel ordre des choses impliquait un mode de vie différent. Il fallait marcher ou pédaler davantage, (…) manger plus de légumes que de viandes ou de plats préparés, se passer de friandises et de café. «  Si bien qu’une fois les catastrophes advenues,  » on se rend compte que rien ne se passe jamais comme on l’avait imaginé. Il n’y a pas eu de financiers ruinés qui sautaient par les fenêtres, ni de gens poussant des brouettes pleines d’euros dévalués pour acheter un sac de riz (…). Tout a eu lieu, mais rien n’a eu lieu « .

C’est aussi à travers une chronologie volontairement floue que François Cusset s’empare des caractéristiques de l’époque, parce que  » les événements auxquels (les gens) ont pris part, les ruptures qui configurent leur monde et après lesquelles le reste leur semble déclin, ces événements ou ces ruptures n’ont souvent pas eu lieu. Ou avant leur naissance. Ou au creux de leur désir « . Une émeute urbaine, un moment d’insurrection politique collective, qui pourrait s’être déroulée dans les années 1980 mais vibre des tensions d’aujourd’hui, constitue un véritable morceau de bravoure littéraire. Puis les voix séparées de chacun des membres de la bande d’amis, lesquels semblent engagés dans un tout autre temps, où l’action collective relève du souvenir et de la nostalgie. Enfin des retrouvailles, dont on ne sait vraiment quand elles se situent, et dont on se demande si elles vont entériner la mort de l’époque glorieuse du politique.

C’est justement cette imprécision de la chronologie et l’absence de lien explicite entre les trois parties du roman qui permettent à François Cusset d’aborder de la manière la plus fine la notion d’époque et de relativiser, voire de contester, l’idée d’un inéluctable déclin. A l’apparent affaiblissement du politique répondent les engagements moins visibles des protagonistes qui en explorent chacun des formes nouvelles, et la persistance de leur amitié. Chez François Cusset, l’époque est une  » broyeuse « , une  » grande centrifugeuse « . Mais il se garde bien de poser sur ses personnages un regard surplombant et simplificateur, pour mieux voir comment les uns et les autres réussissent parfois à se mettre à l’abri du déclin du monde. Dans une période de crise, la force du roman ne serait-elle pas, justement, d’explorer d’abord les marges de liberté qui permettent encore à chacun de respirer ?

Florence Bouchy

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