Mythes anciens et modernes pour demain
4 janvier 2013, 12 h 27 mi
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Et si les mythologies anciennes et modernes étaient des  clés de lecture des temps à venir?

Mythologies 3 ondes de choc

Christian Gatard est le fondateur de Gatard et Associés, cabinet d’études de marché international, et de christiangatard&go, conseil en stratégie. Sociologue, essayiste; romancier et prospectiviste, auteur de Nos 20 Prochaines Années paru chez Archipel en 2009, il termine son nouveau livre Mythologies du Futur. Il propose de considérer les mythologies anciennes et modernes comme clés de lecture des temps à venir. Il nous livre ici en avant première sa perception des trois ondes de choc qui vont selon lui influencer les années qui viennent.

Trois big bang mythologiques contemporains :
La transparence obscène, mauvais présage
L’hybridation dialogique, monstre apprivoisé
L’allégeance rebelle, divine friponne

Ces ondes de choc sont trois récits mythiques qui vont éclairer les temps à venir. Elles viennent de loin – les premiers frémissements se sont faits sentir au siècle dernier – ce qui peut assurer leur pérennité. Elles remplissent un certain nombre de critères-clés qui font d’elles des mythes, elles en ont l’étoffe. Elles expliquent plutôt bien une pratique sociale et la consolident, elles parlent du statut de l’être humain – dans ses rapports avec les autres, dans ses rapports avec le pouvoir, dans sa finalité.

La transparence obscène, mauvais présage


La transparence, première onde de choc. Au départ, cette transparence se veut angélique. Au fond, il s’agit de déjouer les abus, lutter contre les mafias et les malfaçons. Les portiques sécurité des aéroports vous mettent complètement à poil ? C’est pour votre bien. On exhorte les entreprises à plus de sincérité en exigeant des labels de toute nature : il s’agit de prouver sa bonne foi. Puis les réseaux sociaux sont allés plus loin, inaugurant un espace d’impudeur fascinant. Tout est dit, écrit et publié sur tout dans l’instant et par tous. Chacun s’exprime, annonce, applaudit ou dénonce. Chacun a une opinion et la proclame, chacun (les gens, les états, les entreprises, les contre-pouvoirs…) se dévoile ou dévoile et accuse. C’est à une mise à nu du monde que l’on assiste.

La dissidence canaille des nouveaux medias de type WikiLeaks ou Mediapart a voulu balayer les Ecuries d’Augias et à ce titre ils se sont décernés une médaille. Le mythe des travaux d’Hercule a ainsi repris du service!

Mais la vérité jusqu’à l’os entraine des dérives. A trop vouloir en faire, on se prend les pieds dans le tapis. La transparence s’est faite aussi policière et a installé des caméras de surveillance à tous les carrefours. Elle dévaste l’intimité, s’incruste dans les chambres à coucher et elle va jusqu’à l’utilisation légalisée de la nutrigénomique. Cette fois l’idée est la suivante : pour prévenir les risques médicaux on va surveiller jusque dans vos gênes ce que vous allez devoir manger pour réduire le déficit de la Sécurité Sociale… alors vient un moment où ça va comme ça !

Car à force de tout montrer, trop et en détail, on finit par ne plus rien voir. L’addiction à la nourriture saine, la dictature du génome, l’obsession de la transparence sont bientôt mises en accusation. Un vent de révolte se lève : manger, boire deviennent peu à peu des actes de rébellion contre la dictature de ceux qui nous veulent du bien. La logique de la transparence est enfin comprise pour ce qu’elle : une logique obscène, quasi porno. Or la pornographie, comme dit Robbe-Grillet, c’est l’érotisme des autres, c’est au bout du compte d’être dépossédé de soi. La transparence a ces effets-là et son obscénité la voue à sa propre fin : on ne peut pas éternellement imposer aux gens de ne plus s’appartenir. On ne peut pas demander à la nature d’être contre nature.

La dictature de la transparence ne va pas durer éternellement mais les ondes de choc qu’elle a déclenchées vont se faire sentir longtemps sous forme de résurgences plus ou moins violentes. Il y a et il y aura encore des évangélistes allumés en quête de grande lessive morale. La transparence leur apparait toujours comme l’argument absolu : Dieu voit tout ! disent-ils et diront-ils longtemps encore. (Ce qui permet de rappeler au passage que Dieu n’est pas mort du tout. Il a peut-être eu un petit coup de mou mais il est maintenant en pleine forme).

L’onde de choc qui va ébranler cette imposture qu’est la transparence c’est le retour en grâce du secret de fabrication. On a tous un secret de fabrication, une formule unique qu’aucune politique de transparence dictatoriale ne peut dévoiler. Préserver le secret de sa propre fabrication, c’est préserver ce qui est unique en soi, ce qui distingue de la masse. Voilà une trame mythique, un script essentiel qui va rencontrer un joli succès: l’émergence du moi contre l’indifférencié des origines – un combat qui remonte à la nuit des temps.
Celui qui est capable sans défaillance de garder ce secret acquiert une force de domination qui lui confère un sentiment aigu de supériorité. Garder le secret de ce que l’on est, n’est-ce pas la quête de… l’alchimiste ?

Derrière l’image des alambics et la quête de la Pierre Philosophale il y a bien longtemps qu’on a compris que l’alchimiste est à la recherche de l’essence des choses et au cœur des choses il y a lui-même. L’alchimiste « travaille » sur la matière en même temps que sur lui-même. Il est à la recherche du secret de fabrication de l’univers qui est aussi le secret de fabrication de chaque individu. Autrement dit il travaille aussi pour vous et moi. Est-ce ce que l’on appelle le sacré ? Peut-être. Si le sacré désigne ce qui est inaccessible, indisponible, mis hors du monde normal, objet de dévotion et de peur, alors non, ce n’est pas à ça que je fais référence. D’ailleurs cette notion-là de sacré va faire long feu, si ce n’est déjà le cas. Je retiendrais volontiers le terme de néo-sacré pour désigner ce qui émerge de nos jours. Une forme de sacré accessible et disponible, qui réintègre le monde normal en donnant l’exquis vertige que des mondes immenses sont à découvrir.

C’est un sacré de sidération devant le monde réel (fabuleux, abyssal, cosmique…) dont on sait qu’il reste à découvrir et dont on sait qu’on sait si peu de choses. La réalité de ce néo-sacré nous fuit sans doute : elle est à la fois technique et spirituelle, macrocosmique et microcosmique avec quelque chose comme une espièglerie cynique et ludique, quelque chose comme le rocher de Sisyphe ou L’Arlésienne, Godot peut-être. Quoiqu’il en soit c’est une claque à la transparence, la preuve que la transparence est un canular.

L’hybridation dialogique, monstre apprivoisé


Laissons les alambics et observons l’onde de choc qu’est l’ère de l’hybridation. Nous pataugeons dedans. Sa marée monte : assemblage, métissages, United Colors, coexistences et conciliations et /ou amalgames, mélanges douteux, confusions et coups fourrés. On va bientôt en avoir jusqu’aux genoux. La voie est ouverte pour un autre mode de rapport au monde : l’ouverture aux contradictions, à l’irrévérence, à la valorisation des contrastes… bref à un avenir dialogique. La logique de l’un OU l’autre n’aura plus court. L’un ET l’autre vont devoir s’entendre.

Le métissage du monde, les nouvelles alliances, les assemblages hybrides sont déjà à l’œuvre au début de la seconde décennie du XXIème siècle. Et on a encore rien vu. Avec l’hybridation dialogique les cultures vont devenir de plus en plus poreuses, elles vont envisager de s’échanger leurs ADN. Des cargaisons entières de fonds mythiques attendent d‘être déversées dans leurs entrepôts mémoriels. Les civilisations vont-elles s’inoculer leurs secrets de fabrication ?

L’Extrême-Orient pourrait remplacer l’Extrême-Occident comme représentation symbolique des pouvoirs dominants et la Chine redevenir le Milieu du Monde qu’elle fut autrefois. Traduction de l’idée de porosité : les Asies se sont dans un premier temps abreuvées aux comptoirs européens, dévalisant les étals haut de gamme, déguisant leurs enfants en petits empereurs haute-couture. La touche occidentale était du dernier chic. Les Asies ont ensuite mixé leurs propres mythes avec gourmandise à ceux de leurs anciens envahisseurs. Et l’extrême-Europe a frissonné d’aise et de terreur en poussant ses fourgons jusqu’aux contreforts des Empires aux yeux bridés. Et là, le fier Européen s’est mis à goûter aux fables asiates.

Ces affaires-là, celles de la confrontation/mixtion entre la Grande Asie et l’Occident ou entre utopies des villes et utopies des champs, vont peut-être s’arranger mais pas dans le sens qu’on croit (ou qu’on espère selon la position qu’on occupe sur l’échiquier stratégique planétaire ou sur l’échelle des salaires). Pas dans la domination insolente d’un monde sur l’autre. Personne ne va nécessairement gagner, c’est-à-dire profiter des fruits de ses victoires culturelles ou industrielles ou écologiques. La Chine ne peut laisser l’Europe les pieds au froid. Dans l’hypothèse d’un monde dialogique toute hégémonie fait long feu.

La survie est dans la coexistence.

Le scenario dialogique est une ère de réconciliation. C’est assez fragile. Les Européens ont envoyé à leur tour leurs enfants là-bas (finir leurs études à Shanghai) et le rapprochement géographique a remis les choses d’équerre. Mis à part quelques prédateurs hystériques ça s’est plutôt bien passé. Pour autant je ne me sens pas Chinois à Shanghai et personne ne me le demande. Nous sommes tous des cohortes sous indications géostratégiques protégées. Normalement il est impossible de dépasser sa propre culture dit Edward T. Hall, spécialiste de l’interculturel. Empathie et curiosité ne sont pas synonymes de mixtion, fusion ou incorporation.
Rien ne semble annoncer le désir universel d’une incorporation/dissolution des gens et des cultures dans un grand tout qui serait une soupe finale sans goût ni saveur. Bien au contraire mes voyages, mes enquêtes me confirment tous les jours que chacun – vous, moi – tend vers la conservation d’une organisation, d’une structure, d’une forme, d’un fonctionnement qui lui est propre. Pas tant à titre strictement personnel, plutôt dans le cadre de sa cohorte de référence, de son groupe d’appartenance – plus ou moins élargi, plus ou moins réparti.

L’art de l’assemblage est plus fécond pour rendre compte de ce que pourra être un bon scénario mythique. L’art de l’assemblage c’est l’art d’apprivoiser les forces cachées dans les choses.

S’apprivoiser, encore, s’apprivoiser sans s’assujettir ? C’est dans l’Océan Indien, enquêtant sur le concept d’îles du futur, que j’ai commencé à cerner les contours de ce que pourrait être une hybridation respectueuse des identités de l’autre, d’une utopie dans laquelle chacun se sent libre d’exister sans ressentir le besoin de trucider son prochain. Là-bas on est dans le métissage réel. Pas de fantasme, pas de discours creux. L’apprivoisement est un apprentissage de longue haleine. On entend dire là-bas : Ile de la Réunion : métissage omelette, Ile Maurice : métissage œufs sur le plat. C’est dans les îles qu’il faut repérer les signaux faibles du vivre ensemble de demain.

Ca va bien se passer pour les uns, moins bien pour les autres car l’hybridation a ses limites. Tout ne s’hybride pas comme ça. La résistance à l’hybridation sera sans doute une grande figure mythologique – elle l’est déjà : le monde ne se fracture-t-il pas entre une satiété arrogante d’un côté et une famine généralisée de l’autre ? Elle est numérique, esthétique, financière. Elle existe au niveau de la santé, du bien-être, de l’accès à l’éducation. Elle s’incarne dans les abymes qui se creusent entre le monde rural et le monde urbain, entre les banlieues en flammes et les ghettos chics organisés en fortin, ou inversement entre les banlieues vertes et privilégiées et les centres-villes dévastés.

Ces fractures sont là pour durer et génèrent rébellions, émeutes, mise à sac du palais-monde des nantis. La barbarie est une chose, mais le barbare en est une autre. Personne ne veut de la barbarie – qui est un concept barbare, mais le barbare n’a pas que des défauts : il participe de la nécessité revitalisante des catastrophes. Il pille, certes, mais il dissémine ce faisant des objets qui serviront à engendrer des formes sociales, des idées et des mythes nouveaux.

L’allégeance rebelle, divine friponne


Et demain ? L’allégeance rebelle ? C’est l’idée qu’il faut bien accepter les règles du jeu – la nature qu’il faut protéger, les estomacs qu’il faut remplir, la technologie qui permet de communiquer, un monde cruel et injuste, l’existence des picaros et des hidalgos. Et qu’au sein de cet ordre du monde mal fagoté il restera toujours une capacité d’impertinence et de rébellion. On finira par apprendre que c’est de l’intérieur qu’on pourra faire bouger les choses.

On pourrait aussi parler d’impertinence cérémonieuse. De quoi s’agit-il ? D’une sorte de choc en creux. Tout d’abord on va changer les règles, c’est à dire qu’on va les respecter…pour changer !…. On va spéculer que les forces de l’histoire sont d’irrésistibles marées dont les almanachs sont enfin lisibles, que les mythes anciens sont les scripts du futur. On ne va pas certes penser que tout est écrit mais que la notion de variations sur des thèmes connus est peut-être la meilleure, voire la seule façon d’avancer. On va donc s’intéresser à ce qui s’est passé avant. Lire peut-être les grands textes de l’humanité et leurs commentaires, s’intéresser à ce qui s’est passé autrefois. On va même accepter qu’il y ait une nature humaine.

Exit l’idéologie de la table rase, de la politique de la terre brûlée intellectuelle. On fait allégeance c’est-à-dire qu’on accepte de lui obéir, à la nature humaine – un tant soit peu. Non pas, encore une fois, qu’il n’y ait pas d’historiens, de penseurs patentés, d’intellectuels et de politiques qui nous aient alertés sur le besoin de comprendre l’histoire pour chevaucher le présent. Mais il y avait un nœud difficile à trancher qui restait en travers de la gorge. S’inventer la vie, c’était tout changer. Innover, bouleverser, disrupter. Panache prométhéen.

Etait-ce bien nécessaire ? Ne voit-on pas que Prométhée s’essouffle ? Que son mythe a du plomb dans l’aile ?
On le dit métamorphosé, hagard, incapable de s’orienter.
Roger Pol-Droit

Son frère Epiméthée va prendre la relève. Il est le créateur des animaux à qui il donne tous les instruments nécessaires à la survie (fourrure, sabots, ailes, griffes, nageoires..). Il fait un bon boulot mais quand il commence à s’occuper de l’homme, il n’a plus rien en boutique. Sarcasmes des dieux. C’est comme ça : l’homme épiméthéen – vous, moi – est vulnérable. Il doit se débrouiller dans un monde hostile. De plus en plus hostile : le feu prométhéen qui nous chauffât est devenu le feu nucléaire qui nous cramera. Mais on n’en restera pas là. Le frère ne vaut pas grand-chose. C’est un faible. Il a épousé Pandore pour faire plaisir à Prométhée, on sait ce qu’elle fait de ses cadeaux.

A qui faire confiance ? A celui dont il faut se méfier le plus : le Fripon Divin. Pas un mythe commode. Perturbateur, figure du panthéon universel des casseurs de codes, le trickster a le fumet exotique de l’empêcheur de tourner en rond, du casseur de méthode. Dérision, perpétuelle dérision.
Les Fripons Divins sont légions : Till Eulenspiegeul, l’espiègle, le Petit poucet, enfant malin, Amaguq, dieu inuit des farceurs et des loups, le Petit Bodiel de la Savane africaine, le Renart du Roman éponyme des XIIème et XIIIème siècles, les gnomes, les lutins, Tristan et Iseult eux-mêmes… il me semble que le Collège de Pataphysique…il parait même que Cendrillon…

L’ironie sans doute mais peut-on être ironique sur l’ironie sans se prendre les pieds dans le tapis ?
Les idéologies, les religions, les visions du monde à géométrie variable vont se succéder, se confronter – négocier peut-être une paix des braves… mais au cœur de ces mondes vibrants, poreux, en chambardement constant, l’allégeance rebelle va émerger qui racontera l’histoire du monde qui vient, les contes populaires de demain.


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