La treizième poche
13 juin 2013, 11 h 52 mi
Filed under: Luc Dellisse

Entre deux périodes d’abattement, j’ai presque une vie sublime. Ma solitude extrême est peuplée de paysages et de rencontres imaginaires dont je suis irradié. La moindre promenade dans la rue me plonge dans une forêt transparente, et les cyclistes sont des Dianes chasseresses, et les perroquets, dans les arbres du square, un halo de Jouvence.

 

Le monde visible est l’antidote du monde réel. Le tamtam bipolaire du temps résonne à mes oreilles comme les échos d’une danse sans fin. N’étaient les visages effarés sur les écrans du ciel, je pourrais tenir indéfiniment.

 

Mais par un symptôme au moins je connais ma fêlure, la lézarde dans mon esprit. Tous les jours, à une certaine heure de l’après-midi, les quatre objets usuels sans lesquels l’existence se complique disparaissent de la portée de ma main, et pourtant je les avais sur moi. Oui, j’avais mes clés, mon téléphone, mes lunettes et mon argent. Je ne les ai abandonnés sur aucune table, aucune banquette arrière, aucun comptoir, aucun amas de coussins. Ils ne sont plus là. Commence alors l’investigation.

 

J’ai une méthode lente et sûre. Je sais exactement combien je trimballe de poches avec moi. Aujourd’hui, j’en ai quatorze, puisqu’il fait froid.  Quatorze ? J’ai peur de vous perdre en route. Comptons ensemble. Le pantalon, quatre poches. La chemise, une. Le veston, quatre. Le manteau enfin, facultatif : cinq. Le compte juste.

 

Je commence par la fin, le manteau. Je vide mes poches une à une. Je pose leur contenu sur la table. Rien de fastueux. Des mouchoirs en boule, des pièces de monnaie, des livres de poche, un vieux Laguiole, des tickets de métro de villes lointaines, la montre que je n’ai pas eu le temps d’attacher à mon poignet, des souches de carte bleue, à défaut de carte bleue.

 

La poche de chemise, c’est vite vu. Un billet de cinq euros, une pastille chewing-gum, un post-il avec un numéro de téléphone sans nom associé. Je progresse à reculons. Le veston, vaisseau amiral de ma flottille vestimentaire, retient toute mon attention. Pour mieux procéder je le retire, je le mets tête en bas, je le secoue. Ni bruits de clé, ni chute d’objets perdus. Je compte pour rien la photo d’identité de Reine, qui gagne en voltigeant le sol mat.

 

Reste donc le pantalon, que je porte large, et dont les fontes ont des surprises et des secrets. Encore des fragments de kleenex, des notes griffonnées, des post-it anonymes. Les papiers me perdront.

 

Si mon téléphone pouvait sonner, la sonnerie me guiderait. Mais personne n’appelle. La solitude est une amie discrète. Les deux mains dans les poches arrière du pantalon, vides bien sûr, sauf d’un stylo, je ne m’avoue pas vaincu. L’angoisse, en m’envahissant, me pousse vers les issues de secours.

 

Je recommence, sans réelle conviction, mes fouilles, je retâte ma chemise, je remets mon veston, que je visite à trois mains. Résigné, je m’enfonce dans mon manteau comme dans un fauteuil, je sens que je perds pied, je scrute une fois encore le contenu des poches, je vérifie qu’il n’y a pas de trou par où mes biens matériels auraient pu couler. Nulle trace. Pour satisfaire mon goût inutile  des mathématiques, je vais voir à l’intérieur, les trois dernières poches, les deux larges et celle, étroite, qui peut accueillir un objet long et mince, au risque d’avoir besoin d’une pince pour l’extirper. Rien dans celle-là. Mais la suivante, soudain, semble se déplier sous le bout des doigts, je sens un mouchoir, sous le mouchoir un trousseau, serré contre le cuir du porte-billets, écrasant le métal souple des lunettes, qui en pliant, s’est enroulé contre l’e-phone éteint.

 

Une fois de plus, c’est dans la pénultième poche que se trouvait le butin. Une fois de plus, c’est dans la treizième poche, au vingt-septième essai, que j’ai fini par trouver. Mais l’ordre change toujours, et si j’avais misé tout de suite sur l’intérieur du manteau, c’est le veston ou le manteau qui aurait été la vraie réponse. Ce qui ne change pas, c’est le chiffre treize, le déclic de l’avant-dernier.

 

Le plaisir de retrouver la clé manquante, le téléphone silencieux, les lunettes salvatrices, l’argent ravageur est si fort et si joyeux que je me demande , sans être sûr de la réponse, si je l’ai fait exprès, si j’ai retardé, par des investigations imparfaites et des détours inutiles, le choc de succès, la récompense du vide, pour vérifier une fois de plus que mon humble royaume est l’écriture, espace intime où les objets sautent dans la main, au premier mot qui les convoque, et où rien ne se perd jamais, jamais.

 

Luc Dellisse

 

 

 


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