MYTHOLOGIES DU FUTUR… recension passionnante
26 juin 2014, 9 h 46 mi
Filed under: Actualité et nouveautés

 

Compte-rendu de l’ouvrage :

  • GATARD (Christian), Mythologies du futur (Préface de Michel Maffesoli), Paris : Ed. L’Archipel (Coll. « Géographie du futur »), 2014, 372 p.

Par :

Ali AÏT ABDELMALEK, Professeur des Universités en Sociologie (E.A.-CIAPHS), Université de Rennes 2

 

C’est à la période même où nous sommes si soumis aux pressions du présent et de la quotidienneté, et qu’on commémore le passé – i.e. : les fêtes des « 6 » et « 18 juin 1944 » ! – que nous voyons réapparaître des préoccupations et des travaux qui mettent vraiment l’accent sur la nécessité de prendre en considération le « futur » ; ainsi, selon Christian Gatard, dans son récent essai, publié dans la Collection qu’il dirige (i.e. : « Géographie du futur ») aux Editions L’Archipel, et intitulé « Mythologie du futur », et préfacé par le sociologue Michel Maffesoli, le futur « n’est pas ce que l’on croit ». On notera d’ailleurs que C. Gatard est déjà l’auteur de nombreux ouvrages, dont « nos vingt prochaines années » (L’archipel, 2009). Ainsi, le livre – Mythologies du futur – part de l’idée, apparemment très simple, qu’« on fabrique (le futur) au jugé chaque jour » et, surtout, qu’ « on ne sait pas trop où on va, mais on y va ».

L’ouvrage de 372 pages s’inscrit résolument dans une recherche prospective, et l’on ne s’en étonnera guère, puisque l’auteur est, en effet, le fondateur de l’institut (qui porte son nom, « Christian Gatard & Go ») d’études créatives et de recherches prospectives. De quoi s’agit-il au juste ? D’abord, d’une enquête planétaire, puisque le lecteur est carrément invité à « composer sa propre feuille de route pour des temps incertains ». Mais qu’est-ce que l’incertitude si ce n’est la « contraire de la certitude », c’est-à-dire, le fait d’être « sûr de quelque chose ». Si dans les sciences de la nature, le mot peut être associé à la marge d’imprécision, par exemple sur la valeur de la mesure d’une grandeur physique, le concept est directement relié à celui d’« erreur », qui est, en fait, l’écart entre la valeur mesurée et la « vraie » valeur, par hypothèse et par essence totalement inconnue. Ainsi, le principe même d’incertitude est l’un des fondements de la mécanique quantique. Mais, dans tous les cas, l’incertitude est liée au fait qu’on s’intéresse à l’avenir, et ce, à partir de données et d’éléments du passé, et elle n’est jamais nulle – d’où une certitude, celle de l’incertitude, pourrait-on dire aussi – mais elle peut être très faible. Dans nos travaux, concernant les risques alimentaires, nous avons insisté, par ailleurs, sur le fait que l’incertitude révèle ainsi l’« illusion d’une sécurité parfaite ». Dans les activités sportives dites « d’opposition », on parle volontiers d’« incertitude événementielle » ; elle concerne le caractère évidemment imprévisible du comportement de l’adversaire, de ses stratégies et ses techniques. Les psychologues et les sociologues notent, enfin, l’aversion au risque, dans la vie, surtout « quand il y a plus à perdre qu’à gagner » ! On comprend mieux, dès lors, toutes les tentatives de maintenir le statu quo et les difficultés d’innover !

L’introduction du livre explicite le choix de l’auteur, qui a, dit-il lui-même, « un immense appétit de futur » (p. 7), et qui propose ni plus ni moins qu’« une feuille de route » (une « boussole » dit aussi M. Maffesoli), pour une humanité, « mal équipée », selon lui, pour « aller au bout de l’histoire » (p. 24). L’ouvrage contient 14 thèmes qui ne sont regroupés ni en chapitres ni en parties, ce qui, par moment, complique la compréhension de la logique et de la démonstration ; ces « parties » exposent en effet la très grande variété des approches tirées des sciences humaines, les problématiques et les principaux enjeux de la prospective, ainsi que les pratiques sociales que l’auteur interroge, généralement, à travers la notion de « mythes » et de « mythologies », pas toujours explicitées. Mais, conçu comme un « plan C », chaque thématique est élaborée de façon synthétique, à la fois problématisée et bien incarnée par une argumentation rigoureuse et pertinente, et la bibliographie complémentaire du propos de C. Gatard, dans les notes de bas de page, permettent de bien repérer les ouvrages classiques pour comprendre les interrogations concernant la philosophie et les représentations sociales contemporaines du futur.

Mais, l’apport le plus original de ce livre se trouve dans ce que l’auteur a intitulé les instruments de navigation » : il s’agit, en fait, conseille-t-il, de « voyager hors des sentiers battus » car cela n’« exclut pas d’aller puiser dans la caisse à outils de l’histoire de l’espèce humaine » (p. 39). Plus concrètement, il faut « oser le plan C », car « les instruments de navigation sont revendiqués par une foule de gens. Chacun s’en sert… à sa manière » (p. 52). Ces textes qui, heureusement au final, ne suivent pas un modèle d’analyse standardisé, sont vraiment passionnants et la plupart, mais pas tous, ont l’avantage d’être très denses. Ils essaient en fait de dégager les caractéristiques des mythologies et, surtout, de mettre en évidence leurs fondements et leurs logiques. Cette intégration montre à quel point il est capital d’adopter une démarche « positive », et anthropologique en réalité, si l’on veut comprendre pourquoi le monde se révèle une « aventure passionnante », parfois cocasse, dit-il aussi, et parfois « limite » ; on comprend aussi mieux la raison pour laquelle existent tant de différences entre les sociétés et à l’intérieur même de ces sociétés.

J’ai, ainsi, beaucoup aimé la lecture de cet essai, et je recommande notamment aux sociologues du « quotidien » qui étudient la société « comme elle fonctionne » et non « comme ils voudraient qu’elle fonctionne », de lire justement les pages consacrées à Michel Maffesoli, « Le nœud papillon de Maffesoli » (page 328 et suivantes). Les « fans de MM », pour reprendre le mot de C. Gatard, ne manqueront pas de sourire en lisant l’interrogation suivante : « Maffesoli éprouve-t-il le besoin d’être observé comme une tribu en soi, à lui tout seul ? » (p. 330). En tout cas, M. Maffesoli ne laisse jamais indifférent, et, s’il a certes quelques détracteurs – et C. Gatard le rappelle dans son évocation – mais on sait, aussi, que beaucoup d’autres lecteurs et collègues apprécient son attention extrême aux choses considérées très souvent comme « frivoles ». Si Michel Maffesoli n’est pas « prospectiviste », on rappelle néanmoins, à juste titre, dans cet essai, qu’il « observe le monde » ; à cet égard, on peut regretter précisément le manque de « neutralité » (axiologique, diraient certains), de l’auteur de « Mythologies du futur » ; de plus, la question de l’universalité des mythes est trop rapidement évacuée aussi, il nous semble, alors qu’une question très originale épistémologiquement a été posée : « « Existe-t-il un mythe des mythes ? » (p. 350) ; en outre, relier, comme le suggère l’auteur (p. 351), la science fiction (la « SF ») à la prospective ne va pas de soi, loin s’en faut ! Enfin, si de nombreux auteurs sont ainsi convoqués à l’appui de la démonstration et de la tentative de donner un sens aux nombreuses observations issues de plusieurs années d’explorations (et de surprises) de l’auteur, on est loin des analyses et de la précision sémantique et des analyses « structuralistes » de Roland Barthes et plus « complexes » d’Edgar Morin, à propos des « mythes » ! Mais, ces quelques critiques que je formulerai à l’égard de cet ouvrage ont principalement trait à l’absence difficilement inexplicable de conclusion ainsi qu’à l’absence d’un document de synthèse portant spécifiquement sur les mythologies modernes, sachant que la vie quotidienne que l’auteur préconise sert très souvent de base de comparaison, mais aussi et de référence à la vie future. J’ai vraiment apprécié ce grand voyage à l’intérieur des mythologies contemporaines des sociétés modernes, et je sors enrichi par cette plongée dans les particularités des mythologies occidentales et orientales et des liens qu’elles entretiennent entre elles. C’est donc, au final un livre très original qui, à mon avis, n’a pas d’équivalent, car il a été pensé de manière à sensibiliser le lecteur à la diversité des mythes, anciens et actuels, traditionnels et modernes. Ainsi, après avoir appris beaucoup en lisant les diagnostics, à travers un matériau d’analyse très riche, les lecteurs pourront utiliser des grilles d’interprétation, leur permettant de moins tomber dans les travers de l’ethnocentrisme. Et, en définitive, cet essai de Christian Gatard est la preuve de la grande cohérence qui existe entre les différentes mythologies, et confirme, s’il le fallait, qu’il est toujours possible, en adoptant une démarche « humaniste », de devenir plus attentif aux personnes moins favorisées dans une société donnée, et ouvert aux autres cultures. Il s’agit, à n’en pas douter, d’un magnifique plaidoyer pour augmenter la prise en compte des différences individuelles et collectives, face à la domination des approches universalistes et d’un projet homogénéisant, que chacun sait de plus en plus exigés et prescrits dans la mondialisation de la gouvernance, de l’économie et de la culture. A cet égard, on redira que la mission est accomplie : l’auteur invite en effet le lecteur à « se construire son propre récit du futur » !

Ali Aït Abdelmalek

A Rennes, le 26 juin 2014

 

 

 

 


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