Le Big Data , les devins , Sherlock Holmes et les autres…
12 janvier 2016, 17 h 15 mi
Filed under: Actualité et nouveautés

bigdataLe Big Data : quelle aubaine pour les  chercheurs en mythologie et en imaginaire !

La nature du Big Data n’étant pas bien facile à cerner pour le grand public,  les mythes d’aujourd’hui font leur miel de cette incertitude. Les medias s’emparent du sujet, le buzz internet le crée ou le prolonge, Hollywood le dramatise (Orwell continue d’inspirer les visions d’un futur terrifiant à base de surveillance généralisée, de maîtrise du cosmos grâce à des ordinateurs surpuissants… ),  les plus optimistes l’idéalisent (repérage de l’âme-sœur ou  détection des catastrophes grâce à des terraoctets d’information …).

Entre l’option utopique et l’option dystopique, la représentation qui a une petite longueur d’avance, c’est tout de même que chacun se croit (voire se sait) cerné, repéré, ciblé dans son scenario de vie, surveillé par une « puissance de calcul » dont les pouvoirs sont quasiment divins. Et en l’occurrence aux mains des Dieux du commerce surtout attentifs à en tirer partie pour leur chiffre d’affaire ou des Dieux du politique pour la sécurité de leurs territoires. Le Big Data surplombe l’imaginaire contemporain sans qu’on sache encore très bien s’il est une menace sur nos libertés ou une possibilité de sauver le monde. Relève-t-il d’Hypérion,  dieu de la surveillance et de l’observation ?

Le Big Data est-il la figure contemporaine digitalisée d’un dieu unique omnipotent, omniscient, omniprésent ? D’ailleurs à l’égal de tout dieu qui se respecte il a sa part d’ombre, d’incompréhensible, voire d’improbable. Le buzz du moment c’est qu’il repère la totalité des informations disponibles dans le monde pour savoir où je vais acheter mon prochain paquet de lessive (ma prochaine voiture, ma prochaine recharge de e-cigarette). C’est un peu réducteur mais les buzz ne sont pas souvent charitables. On peut comprendre : le plus spectaculaire du Big Data est son exploitation par un marketing de la consommation avide de cerner qui je suis, quand je suis, comment je suis, où je suis… et me prendre dans ses filets. Bref me comprendre, prédire mes actes, me vendre quelque chose.

Comprendre, prédire et réagir : trois termes qui semblent fonder le récit mythologique contemporain du Big Data…

Laissons un instant le côté inquiétant du système.

Qu’est-ce qui est en jeu ici pour le mythologue ? N’est-ce pas précisément le retour durefoulé mythologique ?

La fonction de l’oracle dans la mythologie grecque est fondamentale et notre culture contemporaine est réputée devoir tant et plus à la Grèce Antique. Le Big Data recycle-t-il la fonction de l’oracle dans la mythologie contemporaine ? Ce serait bien dans l ‘air du temps qui aime tant recycler.

Le Big Data se fait résolument oraculaire. Et on y croit. Et on a peut-être raison. Car tout cela est assez convaincant. N’est-ce pas ainsi qu’a été prévue la victoire d’Obama ? En son temps, à Delphes, la Pythie est crue. On en sourit aujourd’hui mais il y avait des gens pour agir selon l’oracle. Calcas, autre devin de renom, avait reçu d’Apollon la science, du passé, du présent et de l’avenir et en discutait avec Agamemnon et Ulysse.  Des gens sérieux. Restons dans les mythologies mais plus récentes. Hari Seldon est le héros de la saga de Science–Fiction d’Isaac Asimov, La Fondation. Il est le génial inventeur de la psychohistoirequi se targe de prévoir l’avenir grâce à sa maîtrise des probabilités statistiques.

Il y a entre les mythes antiques et la SF une complicité éclairante. Elle rappelle que comprendre, prédire et réagir sont les moyens que l’espèce humaine se donne (s’invente ?) pour tenter de naviguer dans des temps incertains et dans la brume opaque du futur.

Par ailleurs, il n’est pas sans intérêt de noter que le terme de Big Data s’incrit dans une famille de vocabulaire ayant une grande ambition dramatique, voire théâtrale. Le Big Bang des grands commencements de l’univers devait avoir une certaine gueule, le Big Crush (pour ce qui est de la fin, parfois en concurrence avec le Big Chill ou le Big Rip) ne sera pas moins spectaculaire. Comme le Big Mac. Notre époque est friande de sensations fortes. Ces évènements cosmiques sont très impressionnants. Ce ne sont peut-être que des hypothèses mais ce qui frappe l’observateur c’est la gourmandise contemporaine vis à vis du wouah effect,  c’est la fascination vis à vis de tout ce qui est de l’ordre de la sidération que ces concepts proposent. Le Big Data est assurément de cet ordre : une immensité, un vertige conceptuel.  Il évoque une totalité, une multitude,  ne le traduit-on pas par données massives  – image d’une foule immense  de données, de gens, de choses, d’images…? Or le dieu Pan est  parfois présenté comme le dieu de la foule, et notamment de la foule hystérique, en raison de la capacité qui lui était attribuée de faire perdre son humanité à l’individu paniqué, et de déchirer, démembrer, éparpiller son idole. C’est l’origine du mot « panique », manifestation humaine de la colère de Pan.

On comprend que le Big Data peut inquiéter un peu…

Et puisque c’est de mythologie qu’on tente ici d’entretenir le lecteur on peut aussi introduire un mythe plus récent et qui se manifeste par de constantes remises à jour depuis 1887 : Sherlock Holmes.

Sherlock comme antithèse mythologique au Big Data ? Son opposé, peut-être, la revanche de la « matière intellectuelle » contre la « matière calculée »?  Le plus célèbre détective de Baker Street se contente d’un indice et d’un seul pour résoudre l’énigme la plus extraordinaire qui lui soit posée tous les matins (un cheveu sur un trench-coat, un mégot de cigarette turque…) et il sauve le Royaume de Bohème.

Le tout récent Sherlock incarné par Benedict Cumberbatch utilise les nouvelles technologies sans vergogne mais dans son essence c’est toujours le même cerveau solitaire et génial qui est à l’œuvre.

Sherlock et le Big Data ont partie liée car ils ont un imaginaire commun : la connaissance et la prédiction. Connaissance de tout. Prédiction de tout. Chacun selon son art et sa manière. Sherlock, tout en énergie centripète, entièrement tourné vers lui-même et découvrant en lui-même la clef des mystères du monde. Le Big Data, tout en énergie centrifuge, balayant toutes les données du monde et les organisant en champs immenses pour les saisir et les comprendre.

Leur  affrontement (… ou leur complicité ) sera un des grands récits de notre temps.  Quel spectacle cela va être !

Christian Gatard


Un commentaire so far
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fascinant ! bravo christian, quel talent !

Commentaire par aubaude21




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