Archéologie d’un futur sicilien
28 décembre 2016, 7 h 32 mi
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(mise en page en gestation – Prix Trinakia)
Précis de nissonologie contemporaine
SIX ILES
1. Incipit.
J’avance avec prudence dans le texte qui s’écrit ici et il serait judicieux que le lecteur en fasse autant. Nous pouvons donc progresser ensemble mais je vous préviens : sur mon compteur Geiger de la mesure de radioactivité mythologique l’aiguille s’affole. Il y a risque de contamination.
2. En route.
Le vent, le vento dil stretto, pousse notre embarcation dans le Détroit de Messine. C’est ici que commence le voyage. Ce vent, les navigateurs en connaissent la traîtrise. Je jette un œil sur les mesures que me fait parvenir l’appareil. Elles laissent peu de doutes : le passage de la Calabre à la Sicile conduit également de la grotte de Scylla au gouffre de Charybde. Le cliché
mythologique est un peu gros mais il est trop tard pour revenir en arrière. Les flots du Détroit nous emportent. Est-ce la faute à notre appétit insatiable de sensations fortes ? Le monstre marin, fille de Poséidon et Gaïa, nous a-t-il déjà avalés ? Pourtant ce texte est encore glabre. Voyez : à peine plus dix lignes et déjà la mythologie avec ses gros sabots ! Et ce n’est pas fini. Car voilà que je me penche sur la Sicile comme sur la carte d’une chasse au trésor. Sicile de fiction, peut-être. Des signes, des figures, des intersignes. Au nord, vers la côte de la Mer Tyrrhénienne, le dessin maladroit d’une
tête de mort. Ici une bâtisse écroulée, graffitis aux murs et façade affalée. Au sud, du côté de la Mer Ionienne, un navire à peine ébauché, on distingue sur sa proue le dessin caricatural d’un monstre marin.
Sur le simili parchemin des flèches indiquent un cheminement. Cette carte c’est aussi un poncif. On dit beaucoup de mal des poncifs, c’est très injuste. Certes ce sont des lieux communs, mais au moins ce sont des lieux où les repères sont
clairs et rassurants. Ils sont communs, partagés. Gros avantage: ils sont consensuels. Les mythes sont peut-être à la mode pour des raisons de ce type. On s’y retrouve. Et disant cela je ne dévalorise pas la mythologie…on va voir que bien au contraire je tente de la moderniser, voire de lui faire prendre de l’avance. Mais chaque chose en son temps, ce qui est sans doute le comble de la futurologie.
Cette carte, bien entendu, je l’imagine à ma main. Peut-être est-elle la trace à garder de ce récit : une esquisse de parcours qui va nous permettre de repérer des cachettes qui seront mises à jour lors d’un prochain voyage. Celui que nous entamons est la phase préparatoire d’un périple au terme duquel nous pourrions ne plus être ensemble. Ce texte et sa lecture seraient alors un rite de passage, celui de l’enfance à l’âge adulte. Le dessin maladroit, enfantin, me va, de fait, très bien. Enfantin oui, enfance du voyage. Devenu grand il faudra qu’il se coltine le vrai monde. Celui où il faut se débrouiller seul. Alors prenons cette carte pour un tâtonnement malicieux avant le grand plongeon. Celle que je reproduis ici, trouvée dans les malles de Google, fait l’affaire. Ce qui me donne l’occasion d’une petite digression qui servira de viatique. Le viatique, histoire d’en remettre une couche mythologique, était la pièce de monnaie qu’on mettait dans la bouche des morts pour payer à Charon leur passage sur le Styx. Nous n’en aurons pas besoin tout de suite puisque nous venons d’échapper à
Charybde. Mais la digression, la voici : souvent je m’arrête au bord de la route, je cherche une connexion. Des appli m’indiquent des pistes, des images me confirment des hypothèses. Le voyage réel se fait de conserve avec le voyage
virtuel. Je navigue dans le Net comme les corsaires dans les Caraïbes. J’arraisonne les navires marchands, je monte à l’abordage des frégates chargées de l’or des Incas, je m’empare de la mémoire de l’humanité. On peut y plonger allègrement ensemble, dans ces trésors, car nous participons de cette mémoire. C’est nous qui l’avons créé. Ce nous c’est l’ensemble de l’espèce humaine, savante ou pas, pensante ou pas, artiste ou pas, c’est l’humain et le non-humain, c’est la totalité des mondes passés, présents et à venir. Et surtout c’est moi, et c’est vous qui naviguons donc dedans, emportés par les flots numériques et les teraflops de données. Que faire de ces savoirs sinon les négocier quand nous abordons un port ? Tout texte est un port, une escale. Et cet endroit est une île. Et c’est de cela que je voulais vous entretenir avant le départ.
Dis comme ça, alors que mon récit n’a pas encore pris
forme, ça fait un peu ambitieux pour un voyage qui en est à peine encore un. Mais mon cerveau post-reptilien s’aventure avec une délicieuse sensation de vertige dans les arabesques électroniques et bientôt quantiques du susnommé jardin de la connaissance du vrai et du faux, du bien et du mal, du savant et du saltimbanque et ça lui fait bien plaisir. N’hésitez pas à faire de même avec vos existences antérieures, vos double-vies, vos rêves de grands destins. Vous verrez, c’est comme le Grand Huit. Sensations assurées.
La feuille de route de ce voyage commence à prendre cette forme tarabiscotée des souvenirs qui s’amoncellent, se croisent et se décroisent. La Sicile serait la couche la plus récente d’un palimpseste que je réécris depuis ma nuit des temps, tels ces murs d’affiches recouverts de saisons en saisons. Palimpseste moderne mais palimpseste tout de même. Je suis mon propre moine copiste et nous pouvons explorer ensemble. Verlaine nous lance dans la pente :
En route, mauvaise troupe ! Partez, mes enfants perdus ! Ces loisirs vous étaient dus : La Chimère tend sa croupe.
*
Le récit de mon périple se met en place. C’est donc la rencontre entre … vous allez rire… entre nature et culture. Nous savons désormais que cette distinction a perdu de sa pertinence. Vous ne riez peut-être pas mais je vois bien que vous souriez : encore un poncif, ce dualisme est une vieille baderne. Encore faut-il l’expérimenter. Cette histoire de nature d’un côté et culture de l’autre va se dissoudre en Sicile. Il n’y a plus d’un côté une
mythologie hors sol et de l’autre une histoire intime qui ne concernerait que nous. Il y a – accrochez-vous – une parade amoureuse entre les deux, une copulation annoncée et ce n’est pas porno. C’est juste réjouissant. C’est une chimère.
*
Je suis voyageur, cartographe, écumeur de tarmac. Ne prenez pas ça pour de la vantardise. C’était autrefois romanesque et romantique mais le voyage dans le siècle à venir va perdre de son aura. Cultiver son jardin va être bientôt à nouveau à la mode. Considérons cette compulsion antique à aller voir ailleurs, à sortir de son village, avec beaucoup d’humilité. Le monde entre dans un cycle sédentaire. Les nomades n’auront bientôt plus de territoires. Le mythe du grand voyageur va s’éteindre. Enfin, pas tout à fait car ce sont déjà d’autres formes de voyages qui se dessinent nourries par le virtuel et
les technologies ubiquitaires. Et j’y pense en même temps que vous : peut-être ce récit qui s’entame et qui nous lie en est-il un avant-goût ? N’est-ce pas ce que j’envisageais plus haut : faire corps avec la totalité des connaissances – pas toutes les connaissances, non. Juste celles qui nourrissent votre être-arbre, c’est-à-dire les racines qui plongent dans Gaïa, la terre, et s’y alimentent, lançant leurs rhizomes à des distances insoupçonnées, et les branches qui projettent vers le ciel des pompes aspirant vents et nuages – et profitant de la publicité récente que le Cloud lui fait.
Cela dit, cet être-arbre est bien le héros pseudo-sédentaire que les temps à venir vont célébrer. C’est le green man, l’homme-vert, le feuillu. Il est une image de renouveau, de renaissance. « L’Homme Vert signifie l’irrésistible vie… Il est une image issue des profondeurs de la préhistoire ; il apparaît et semble mourir puis, après un long temps d’oubli, il revint à plusieurs reprises au cours de ces derniers deux mille ans. De par ses origines, il est bien plus ancien que notre ère chrétienne.» écrit William Anderson dans un bouquin du siècle dernier acheté dans une brocante à Londres quand j’écrivais mon livre sur le Peuple des Têtes coupées. C’était il y a longtemps. Cet être-arbre qui va réapparaitre dans le folklore du futur n’était alors qu’un signal faible.
*
Ne croyez pas que je m’égare. Je fais le plein de provisions. Je nous prépare un viatique d’enfer. Ce ne sera pas du luxe.
*
Attention à la marche. Attention au passage.
Ça y est ! J’y suis. Vous êtes toujours avec moi ?
J’avais bien soupçonné voire espéré que des surprises m’attendraient. Pas qu’elles soient en embuscade à la moindre inflexion de la trajectoire.
Avais-je des idées préconçues ?
Pas tant que ça.
Je n’avais peut-être surtout aucune idée précise sur la Sicile : ni savante ni naïve. J’avais des trucs en tête mi romantique mi romanesque, à l’instar de cette idée désuète de voyage à laquelle je reste attaché viscéralement – mais il faut dire que je suis né au siècle dernier.
J’ai ouvert un fichier vierge sur mon Mac et j’ai commencé le voyage dans le Détroit. Des pans entiers de ma mythologie personnelle me sont alors tombés dessus et se sont accrochés à mon ventre comme les sangsues dans mes traversées de l’île de Bornéo qui fut au tournant du siècle dernier une des couches du palimpeste. Les sangsues ça ne fait pas très ragoutant mais ça faisait partie du voyage. Au fil des années je me suis mis à les accepter. Sangsues à Bornéo, ce pourrait être une image pseudo-épique, pas ragoutante, un peu inquiétante. Tandis que repérage de mythes familiers, ce serait plutôt une image de bonne prise – sentiment qu’on va être entre clercs de bonne compagnie. Et pourtant à part le facteur beurk, c’est du même ordre ou un même paradigme, terme plus chic. Dans les deux cas ça s’accroche et ça vous pompe le sang. Les sangsues font corps avec vous – ce n’est guère douloureux, ça se découvre furtivement. On pourrait presque dire qu’elles annoncent une proximité entre l’humain et le non-humain. Ce qui sera une bonne prise philosophique dans le siècle qui vient. Peut-être voulaient-elles me dire que nous étions frères de sang dans la forêt équatoriale. J’étais leur gourmandise, j’étais leur banquet. Les mythes familiers c’est un peu pareil. Ça vous donne le sentiment que vous appartenez à la même famille humaine, à une même culture, aux mêmes réjouissances culturelles. Nature et culture assis à la même table. Chimère, vous dis-je.
Mais de sangsues en Sicile, point.
Pourtant les rayonnements de mon détecteur s’affolent. Je vais devoir manipuler avec prudence les témoignages que je récolte sur ce voyage en Thrinakìa – l’autre nom de l’île dont je découvre l’existence et le drapeau.
N’anticipons pas.
Témoignages donc.
Il y a certes les miens : les choses que j’y ai vues.
Il y a les répliques suscitées par ces choses vues qui sont des secousses telluriques dont je ne mesurais pas toujours la magnitude sur le moment. L’énergie qu’elles libéraient, je pouvais en avoir la préscience, l’intuition qu’il y avait là matière à émotion. Je n’en cernais pas les conséquences.
Il y a les personnages réels ou fictifs que ces séismes libéraient de prisons mémorielles car il est bien connu que lorsque la terre tremble elle peut révéler des villes englouties qui renaissent à la lumière, des ruines oubliées qui révèlent des trésors vivants, des cadavres abandonnés qui se mettent à sourire.
Le Détroit enfin traversé, le voyage commence vraiment à Catane. Il est temps parce que cela fait un moment qu’on cause et de la Sicile, on n’a pas vu grand-chose.
Catane donc.
Etonnante atmosphère.
Sous les arcades de la place qui porte désormais son nom, près
du Duomo Saint Agathe, Mazzini est attablé. Ulysse et Diodore
de Sicile sont assis en sa compagnie. Que croyez-vous qu’ils
font ? Ils dégustent des pâtes à la Norma. Le décor est un peu
sombre, les murs de Catane sont noircis par la pollution ou
peut-être par les cendres de l’Etna qui ne perd pas un mot de la
conversation. Attardons-nous sous les arcades. Voyez ces géants. Nous savons bien que nous sommes des nains juchés sur leurs épaules et que nous n’allons pas tarder à souffrir du vertige. De quoi parlent-ils ? Mazzini, figure tutélaire de l’émeute, Ulysse de la ruse, Diodore de l’exploration ethnographique discutent de la Sicile.
Les spécialistes sans promouvoir Diodore au rang de grand historien, lui reconnaissent des mérites : son ambition de composer une histoire universelle, le choix d’un plan privilégiant l’histoire récente, le souci, malheureusement épisodique, d’indiquer les sources utilisées et même une certaine qualité littéraire.
Par acquis de conscience, je cherche leurs profils sur le Net. Je ne doute pas de pouvoir trouver un jour leurs CV à la manière des LinkedIn ou autre Viadeo. Pour l’instant ces quelques lignes font l’affaire. Pas tant pour vous apprendre quelque chose sur eux que vous ne connaissiez pas mais pour bien que nous comprenions d’où ils parlent comme disait les trotskystes d’autrefois et pour m’étonner avec vous de la conclusion de leur conversation : leur ferme croyance en l’existence de la Sicile. Non pas qu’ils ne soient pas comme vous et moi en ce moment en train d’en fouler le sol et donc qu’avec un peu de bon sens on se doute bien que ce n’est pas de cette existence-là qu’il s’agit. Le révolutionnaire en haillon, le rusé aux mœurs douteuses, l’historien mal-aimé ont mis un moment pour se mettre d’accord : la Sicile était-elle ou non un concentré du monde, la préfiguration de Gaïa, déesse primordiale, divinité chtonienne – et sans doute de ce fait à son aise dans les fournaises souterraines de l’Etna – mais surtout la Gaïa de l’hypothèse de Lovelock, la Gaïa superorganisme autonome et intelligent dont la Sicile serait soit le modèle qui l’a inspiré, soit la maquette qui le reproduit ? L’hypothèse Gaïa est plutôt alarmiste dans ses scenarios de fins dernières. Nos compères finissant leurs plats de pâtes ne s’en inquiètent pas trop. Les voici:
Metternich, Premier ministre autrichien, dit de Giuseppe : « Personne ne m’a donné plus de tracas qu’un brigand italien : maigre, pâle, en haillons, mais éloquent comme la tempête, brûlant comme un apôtre, rusé comme un voleur, désinvolte comme un comédien, infatigable comme un amant, qui a pour nom : Giuseppe Mazzini ».
S’il est bien souvent considéré comme l’incarnation de l’héroïsme et de la ruse, Euripide en dresse un portrait peu flatteur, renversant les qualités habituellement admises pour en faire un homme fourbe et cruel. L’aide divine dont il bénéficie tout au long de l’Odyssée peut également mener à nuancer son caractère, tout comme la perfidie dont il fait preuve auprès d’Hécube dans l’Iliade.
Les turbulences qui agitent la Sicile, finissent-ils par conclure, s‘inscrivent dans le grand récit de l’histoire humaine qui a ses phases, ses périodes de bouderies, ses colères et ses réconciliations.
Voilà qui confirme une feuille de route alléchante.
*
Dans une rue adjacente, les adeptes d’une religion indienne sortent de leur lieu de culte. Plus loin la foule hétéroclite de l’aéroport international se presse à monter et descendre des passerelles. Le port , à deux pas, bruisse …
Catane, ville-Phoenix : le Duomo resplendit contre les pierres noires qui racontent une résurrection permanente, une énergie immarcescible – ça vient des volcans qui imposent une vigilance historique. L’île est particulièrement exposée aux tremblements. On n’est pas sans conséquence sur une zone de fortes frictions entre les plaques tectoniques africaine et eurasienne.
Ce serait la faute à Encelade un géant qu’Athéna écrasa en l’ensevelissant sous la Sicile et dont les contorsions provoquent encore les séismes en question. L’explication tient la route.
Tout comme Catane, la ville de Noto Antica a été rasée en 1693. Je la visite sous un soleil aussi ardent que les entrailles de l’île.
Construire, détruire, reconstruire, c’est à ça que jouent les Dieux et les hommes, et ils n’en ont pas marre à la fin ?
Il a fallu que ce soit en Sicile que je pose la question ?
J’aurai pourtant dû m’en douter. Les îles ont été pour moi des plaques tournantes, des lieux d’échanges, des moments de rupture/ reconstruction. Encelade grattait et gravait le palimpseste – 1. Les îles Britanniques de mon adolescence : sortir de l’enfance ; 2. Belle-île en mer devant la Bretagne et les pierres levées : guérir d’une rupture avec ce qu’il faut de magie; 3. Bornéo et les Célèbes, les îles de la Sonde : conversation avec les sangsues; 4. l’île de la Réunion : ne pas avoir visité l’île Rodrigues pour me donner l’envie d’y retourner – car il manque toujours une île plus loin; 5. Manhattan : comprendre qu’une ville est une île…ce qui est une autre histoire. Et 6. La Sicile, dernier avatar de cette séquence entamée il y a plus d’un demi-siècle. Je devine votre pensée : l’islomanie s’est emparée de l’auteur. Ce qui peut provoquer des vertiges.
*
Commençons par la fin. Disons : l’ultime voyage, histoire de nous donner des frissons. Le viatique de Charon que vous avez laissé au fond de votre poche va nous concilier notre entrée au Paradis. La mise en spectacle des crânes est une façon sans doute mélancolique de baisser le rideau sur une existence. Les têtes coupées qui m’accueillaient, pourtant hilares les unes, certes affligées les autres, dans les long houses dayaks du Sarawak me confiaient des messages destinés à leurs frères encastrés dans les ossuaires des églises chrétiennes d’Occident. Cette solidarité post-mortem entre trépassés de cultures si distinctes faisait de moi leur obligé. J’ai toujours eu une grande tendresse pour les cimetières. Ces messages transitèrent, à la toute fin du siècle dernier et sans que j’eus besoin d’en piper mot à quiconque, dans l’exposition La Mort n’en saura rien au Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie de la Porte Dorée dans l’Est parisien. Il est aujourd’hui le Musée de l’Histoire de l’Immigration. Cette exposition mémorable, somptueuse, a été le chant du cygne du MAAO. Ce changement de registre a une logique interne que les responsables des Musées de France n’avaient sans doute pas saisie mais que les facétieux conservateurs de l’époque avaient peut-être introduite: l’exposition fit un triomphe à la migration des âmes et j’aime à penser que ce fut un clin d’œil à la migration des peuples qu’honore le nouveau musée. Solidarité entre les vivants et les morts. Les reliques triomphantes qui y furent exposées sont aujourd’hui dispersées permettant unretour chez soi de ces trésors morts. C’est là que je les retrouve.
*
Les Catacombes Capucines de Palerme diffèrent des tombes rupestres des falaises Toraja aux Célèbes en ce que les corps des capucins momifiés sont exposés et que les morts Toraja sont en effigie. Les ossements de Palerme sont plutôt récents, ceux de Rantepao plutôt anciens. Ma tendresse pour les uns comme les autres reste inchangée et cette solidarité des cadavres est réjouissante.
D’un côté de la planète comme de l’autre les touristes affluent. Je ne peux pas leur en vouloir d’être ainsi fascinés par les représentations de leurs inéluctables destins. Pourtant ces hauts lieux mythiques sont aussi victimes de leur succès : la respiration et la sueur des visiteurs à Palerme a dégradé les momies et l’afflux de touristes en Pays Toraja a mis à mal la culture locale. Même la mort triomphante a ses petites faiblesses.
En procédant ainsi à la parade funéraire de ses chers disparus la Sicile rejoint une fratrie nissonologique pour reprendre le terme proposé par Abraham Moles pour définir la science des îles. Les îles se synchronisent. Elles sont toutes les terrains de jeu des enfants éternels que nous sommes. Elles disent la même chose : que la mort est un jeu, qu’elles sont des repères de pirates et que les pirates dansent avec la camarde. Elles disent aussi qu’elles sont un concentré du monde, un cosmos en réduction et donc un lieu de lecture du monde et de son avenir. Mes trois amis sous les arcades me l’ont dit à leur manière.
*
Ce texte s’apparente derechef à un journal de voyage dans l’espace et dans le temps. J’explore la Sicile par petites touches, sans en faire trop sur la sérendipité mais en l’acceptant avec bonne grâce. Hasard et sagacité recommandés.
*
L’île d’Ortigia est le cœur battant de Syracuse. C’est une île dans l’île, une île au carré, une île sursignifiée.
Le Palazzo Bellomo est un musée charmant, magnifiquement rénové. Je le visite seul, ce qui rend encore plus dense la sensation soudaine d’être cerné par une mythologie qui m’apparaît à l’évidence conspirationniste. Je viens de dire que l’île, toute île est un concentré du monde. Ici l’effet est surmultiplié. Est-ce le syndrome d’Ortigia, sorte d’île au carré ? Est-ce la volonté secrète du conservateur ? Peut-être plus probablement est-ce la crainte du retour du Grand Pan dont on entend déjà prononcer le nom dans le venti dil stretto… Conspiration donc: tout a commencé avec cette secte de Nazareth qui a emprisonné l’imaginaire occidental. Passant d’une salle à l’autre je suis pris de panique (je ne m’étais donc pas trompé en prêtant l’oreille au vent dans le Détroit). Le story-telling chrétien s’est emparé du Palazzo, de l’île, de la planète entière depuis que Constantin, premier empereur chrétien, a trahi le monde antique et je le réalise peut-être pour la première fois d’une façon aussi vigoureuse, aussi amère. Pendant de longues minutes je suis cerné par les madones et les crucifiés. Pas un panneau, pas une stature qui ne soient encartés dans ce légendaire dictatorial. Splendeurs touchantes. Beautés bouleversantes. Un art sublime, indépassable. Pathétique. Ecoeurant.
Dans le Détroit de Messine la clameur se fait de plus en plus forte, lancée par Plutarque au 2ème siècle de notre ère : Le Grand Pan est mort, le Grand Pan est mort. Ce fut un tsunami idéologique. Celui-là même sur lequel Constantin en stratège opportuniste a si bien surfé. Plutarque annonçait la disparition du monde antique.
Mais c’était il y a 18 siècles ! Que s’est-il passé depuis ? Cette disparition a-t-elle été confirmée. A-t-on pratiqué une autopsie ? A-t-on même ne serait-ce que vu le cadavre ? Dans le Palazzo je ne cède pas à la panique. Car c’est une autre clameur que j’entends dans le Détroit qui se répand dans le monde contemporain : l’annonce de son retour ! et avec lui toute la brutalité et la beauté du monde antique…
J’ai des preuves.
*
Devant l’Hôtel des Etrangers, à Ortigia précisément, où je suis descendu, le Sea Shepherd est à quai. Navire Némésis lancé contre les bandits des mers, il attend le retour de son capitaine, Paul Watson. Le fondateur de Green Peace est à Paris ce même jour pour le rendez-vous de We Are Ocean au cinéma le Grand Rex. Il y invite la planète à méditer pendant 24 heures pour mobiliser les consciences et sauver les océans et l’Humanité. N’est-ce pas le retour de la pensée magique qui entraine dans son sillage une bonne partie du monde antique ?

Au siècle dernier la pensée magique apparaissait comme un aimable divertissement que l’on mourrait d’envie de prendre au sérieux mais au dernier moment un grain de sable rationaliste et mal intentionné grippait le mécanisme. Elle connait depuis le New Age un retour en grâce sanctifié souvent et tout spécialement ce soir dans cette salle de spectacle parisien. Le show mystico-techno est relayé au monde entier par le Net bien entendu. Pour autant Paul Watson n’est pas en lévitation. Le Sea Shepherd est un principe de réalité pur et dur et Watson, un guerrier pas un pasteur. Peut-être un moine soldat comme dit Bernard de Clairvaux, plus doux qu’un agneau et plus terrible qu’un lion. Il a su créer des alliances et faire travailler ensemble Lug et Héphaïstos. Le premier a tous les talents : charpentier, forgeron, échanson, champion, magicien, harpiste, poète, il est le dieu polyvalent des iles du Nord. Le second, après son apprentissage dans les forges de l’Etna, est devenu le Dieu des roboticiens et des cyborgs. Tous les deux sont là pour gagner la guerre. Couple d’enfer. Ils veulent reconquérir les territoires qu’ils estiment être les domaines des dieux : les cieux d’Ouranos, les mers de Poséidon, les forêts des Dryades, les carrefours d’Hermès… Espérons que Paul Watson ne sera pas dépassé par les puissances vengeresses de ces créatures incommodes. On a vite fait de jouer les apprentis sorciers.
*
Quittons le Sud de l’île mais pas les sorciers, pour le Nord.
Car il nous fait maintenant explorer et fouiller, arrestoier et
rencapuchonner, saltimbanquer les possibles : c’est
qu’Aleister Crowley vient de pointer le bout de son nez. Je
l’avais laissé autrefois dégustant son absinthe sous les
poutres de la Tour de Londres avec John Dee, mage
d’Elizabeth 1ère et fondateur de l’Ecole de la Nuit, une
société secrète accusée d’avoir propagé l’athéisme en son
temps et de procéder à des pratiques occultes. Peut-être
n’avait-elle d’autre objectif que de protéger les sciences
émergentes de l’époque contre les conservatismes
religieux. Je laisse en décider les spécialistes. Marlowe
venait d’écrire son Doctor Faustus et Shakespeare finissait
La Tempête … « L’histoire de l’humanité est folie, susurra-t-il
un soir à l’aéropage de savants et sachants qui veille sur sa mémoire, mais pour montrer cette folie, il faut la jouer sur une île déserte ; ce sera l’île de Prospéro où se déroule l’histoire du monde. Elle est lutte pour le pouvoir, meurtre, révolte et violence ». Il ajouta : « Je me suis inspiré de John Dee pour le personnage de Prospero ».
Ai-je besoin de rappeler que Prospero est un magicien qui règne en maitre sur son île ? Qu’Alistair Crowley se réclamait encore de John Dee quatre siècles après la mort de ce dernier ? Que le merveilleux Marlowe finit probablement assassiné dans les bas-fonds de Londres ? Que les aspirations les plus sublimes côtoient chaque jour les plus ignobles déviances ? Que les dieux sublimes du panthéon gréco-romain sont aussi les plus infâmes salauds ?
*
En route vers Cefalu, donc! Dans les années 20 du siècle dernier, Crowley, mage sulfureux de son état, grand voyageur, grand obsédé sexuel, grand maitre de l’occulte, s’installe dans une ferme au nord de la Sicile. Selon les acteurs et témoins de l’époque, il y concentre à peu près tout ce que l’imaginaire de la perversion et du macabre peut imaginer. Il se fait virer par Mussolini.
Aujourd’hui, la nouvelle Abbaye de Thélème conçue par Crowley est en ruine. Le souvenir du mage est une épave mémorielle qui échoue de temps à autre sur les rives des magazines en ligne. J’en repère un particulièrement croustillant sous la plume de l’artiste anglais Brad Feuerhelm qui raconte sa dernière visite il y a 2 ans. J’en découvre une autre dans l’étonnant bouquin d’Ewen Chardronnet Mojave Epiphanie qui vient de paraître chez Inculte et que je lis durant ce voyage. Ces deux auteurs évoquent la curieuse épopée suivante : dans sa période faste Crowley s’empare de l’Ordo Templis Orientis qui a tout d’une secte sulfureuse dont je vous épargne les mésaventures. Elles sont croquignolettes. Ce que je retiens ici c’est que Jack Parsons, pionnier américain de la propulsion spatiale, passionné de science-fiction, fut un adepte convaincu du sorcier britannique en compagnie de L. Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie. J’ai toujours été convaincu d’une contagion entre sciences occultes et science-fiction. Les membres de l’Ecole de la Nuit, les sir William Raleigh, aventurier et conseiller de sa reine, les Thomas Harriot, mathématicien et astronome, et tant d’autres sorciers et savants visitaient Henry Percy, le « comte-sorcier » de Northumberland emprisonné dans la Tour de Londres après la Conspiration des Poudres.
Crowley m’indique de la main ses derniers zélateurs, ses amants inventeurs de fusées, les auteurs de SF de l’époque qui le courtisaient, tous plus ou moins sorciers, plus ou moins illuminés… Il regarde la gravure et évoque les vêpres siciliennes de son regard torve. Les conspirateurs, ça le connait. Les guelfes d’aujourd’hui sont pour la religion, les gibelins pour la science et ça continue à se massacrer.
*
Est-ce que je feins de croire à une coïncidence entre Paul Watson et Aleister Crowley et consorts ? Savants et sorciers, mécaniciens quantiques et navigateurs écologistes font tout
pour faire revenir une pensée magique matinée de poudre à canons ou à fusées.

3. Explicit.
Voici donc ma fiction Sicilienne à mi-chemin entre un passé plus profond qu’un trou noir et un futur qui va nous les faire découvrir… c’est le propre même des outils de la mesure du monde : voir d’où on vient pour voir où on va… Le voyage ne fait que commencer. Je regarde à nouveau ma carte de pirate.
La gorgone à trois jambes en hélice dont la Sicile fait son symbole révèle ses origines occultes cachées derrière une justification géographique peu compromettante. Te Fe’e , la grande pieuvre dans le triangle polynésien, organise le monde archipélagique.
Les pirates des Caraïbes désorganisent le commerce transatlantique, les trois jambes de Thrinakìa protège la Sicile. Mon compteur Geiger avait prévenu : protection, terreur, croissance – chacune de ces phases s’empare d’une île un jour, puis le lendemain migre sur une autre. Effet de contamination culturelle. Toute île est un concentré du monde.
*
La Sicile est un vortex.
Vous n’y pouvez plus grand-chose. Au mieux puis-je vous encourager à continuer la lecture de vos propres mythes fondateurs. Après tout vous avez votre propre jungle mythologique à explorer. Un voyage peut donner des clés pour en repérer le cadastre. L’indice Sicile est pour ce qui me concerne la dernière couche de cette réécriture de la nuit de mes temps. Chaque couche effacée puis réécrite d’île en île monte en spirale pour raconter le rôle symbolique et mythologique de l’île en soi. Ce serait un précis de nissonologie. Mais l’en soi, c’est un peu facile, c’est très abstrait.
Qu’est-ce qui se joue entre Bornéo, les îles Vanilles de l’Océan Indien, les îles du Golfe du Morbihan, Manhattan et la Sicile ? Quelle est cette partie d’échec mythologique dont je suis le roi menacé ou le fou dans sa diagonale ? C’est quoi ce royaume maritime protégé/cerné, cet omphalos des origines, ce nombril du monde ?
*
Le copiste gratte et ponce le parchemin et se remet à l’écriture d’un nouveau récit.
J’ai encore à gratter et encore à poncer et encore et encore.

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